Projeté à l’occasion de Cinéma du réel 2026 à Paris dans la section “Front(s) populaire(s)”, après un passage à la Semaine de la Critique 2025 ou encore à Premiers Plans 2025, Ce qu’on demande à une statue c’est qu’elle ne bouge pas est un court-métrage documentaire empreint d’absurde, dans lequel une caryatide s’échappe d’un musée tandis qu’un groupuscule exige la destruction du Parthénon. Quelques mots sur ce film signé Daphné Hérétakis, pour qui « filmer serait peut-être le seul antidote pour ne pas devenir de marbre. »

La démarche de Daphné Hérétakis commence par une simple question posée à un inconnu rencontré dans la rue : « Si tu étais une statue, quel genre de statue serais-tu ? ». Cette interrogation, qui pose dès lors le ton du film, à la fois onirique et critique, sera posée à une diversité de profils croisés dans les rues athéniennes : des jeunes, des vieux, des intellectuels, des commerçants, des passants, des manifestants. Chacune des réponses apportées nous dévoile un peu plus de la pluralité des visions que peuvent avoir des habitants de leur ville.
En réalité, cette approche documentaire est celle d’une cinéaste en quête de vie, à un moment où celle-ci a pu être mise entre parenthèses — pendant le covid. Sans trop savoir au début quel sera l’aboutissement de cette démarche, la réalisatrice se lance directement dans le réel pour le filmer, avant de peu à peu, s’en échapper. La première figure qui s’éloigne de la forme documentaire est celle d’une femme à qui est aussi posée cette même question, et qui transmet à la caméra son désir d’être une caryatide. Alors, l’instant d’après, cette même femme, devenue telle, s’échappe d’un musée. La suite nous transporte entièrement dans ce monde nouveau, où l’on passe d’un univers à un autre, dans une liberté de montage et de forme.
La nervure fragmentée de la pellicule Super 16mm signe la marque esthétique de la recherche profonde de la réalisatrice, celle de la mémoire collective d’un peuple, tangible, palpable, comme les statues antiques. En allant à la rencontre d’une multitude de profils peuplant Athènes, la question du patrimoine surgit alors peu à peu, dans un pays où l’héritage de l’Histoire tient une place importante, du moins dans l’imaginaire collectif. Toute cette mémoire se reconstruit comme un puzzle, par la forme de l’essai cinématographique, à la frontière des genres et des époques. Daphné Hérétakis interroge dans son film les vestiges du passé, et de quelle manière ceux-ci peuvent peser sur notre présent. C’est ainsi qu’un collectif imaginaire, à la fois absurde et subversif, émerge, guidé par la volonté de détruire le Parthénon, pour contester contre l’immobilisme du temps. Leur manifeste sera confronté aux passants croisés dans la rue, où la fiction, jusqu’ici tirée du réel, effectue alors un retour vers le documentaire, dans un double mouvement, échange perpétuel entre la vie et l’art.
Le jeu de la docu-fiction et la légèreté de ton peut rappeler le cinéma d’Agnès Varda ; la mise en scène du militantisme, Jean-Luc Godard ; le principe du film-essai, construit sur le tas, au fur et à mesure, Chris Marker. Cependant, le film au fond ne s’inscrit dans aucun mouvement ; il pense le mouvement, dans ses formes les plus variées : physique, artistique, politique, mouvements de l’Histoire. L’idée même de faire un film — de faire ce film — est envisagée comme un mouvement. Ou plutôt, comme le refus de l’immobile. Tout dans Ce qu’on demande à une statue c’est qu’elle ne bouge pas s’oriente sur cette voie, tant dans les différentes situations mises en scène que par la démarche même. Du réel à l’imaginaire, de l’onirique au politique, d’hier à aujourd’hui, Daphné Hérétakis part du conforme en quête d’une liberté de forme, de l’inerte à l’acte de création, brisant les frontières souvent établies entre art et politique, entre document et fiction.

