Róisín Burns : « Tout ce que j’écris s’inspire de Liverpool, c’est vraiment le moteur de tout »

Wonderwall, premier court-métrage de fiction de Róisín Burns, tourné au Royaume-Uni, raconte une histoire de coming of age marquée par la britpop. Sélectionné à la Semaine de la Critique à Cannes, le film a remporté le Grand Prix du festival Côté Court à Pantin et est actuellement en lice aux César. Format Court a rencontré la jeune réalisatrice irlando-anglaise pour parler de la co-production franco-britannique, de son tout premier long métrage et des sources d’inspiration qui nourrissent son univers cinématographique.

Format Court : Pour quelqu’un qui n’a pas encore vu ton film et qui s’apprête à le découvrir, que lui dirais-tu ?

Róisín Burns : Je dirais que si vous voulez suivre une bande d’enfants pleins d’énergie dans le nord de l’Angleterre des années 90 et vous laisser surprendre pendant une journée et une nuit, il faut y aller. Si vous aimez les années 90, le Britpop, et que vous êtes ouvert d’esprit, prêt à vous laisser transporter par des pas de côté et des choses un peu moins attendues, alors ça pourrait vous plaire.

Pourquoi as-tu choisi ce titre de Wonderwall ? Est-ce un hommage à Oasis, une sorte de métaphore ? Quelle est la signification « sacrée » de ce titre ?

R.B. : Oui, il y a clairement un lien avec Oasis. Ce n’est pas mon morceau préféré, par contre. J’avais demandé les droits pour un autre titre, « Cigarettes & Alcohol », pour une séquence dans laquelle je voulais que les enfants fassent semblant de fumer et de boire, comme on le faisait à l’époque. Mais on savait qu’on risquait de ne pas obtenir les droits. Finalement, je trouve ça intéressant qu’on n’entende aucun des deux morceaux.

Mais pour le titre, je suis tombée sur un entretien des frères Gallagher qui disaient que le titre Wonderwall venait d’un mur qu’ils avaient dans leur chambre, sur lequel ils avaient collé toutes leurs idoles. C’était un peu leur mur des merveilles, leur Wonderwall. Je savais qu’on allait avoir une chambre d’enfants et que les murs de Liverpool allaient avoir une importance dans le film aussi. Et en plus, je trouvais ça encore plus intéressant que les frères Gallagher soient un peu des mythomanes. En fait, ils ont totalement piqué ce titre, comme beaucoup de leur musique, aux Beatles. En fait, George Harrison avait fait la bande-son d’un film psychédélique des années 60 peu connu, qui s’appelait Wonderwall. Voilà un peu l’histoire de ce titre.

Par la suite, une fois qu’on l’avait posé sur le scénario, c’était très difficile de l’enlever de la tête. On pensait qu’on allait devoir payer très cher pour avoir le droit de l’utiliser. Mais j’ai eu de la chance avec mes producteurs qui étaient prêts à prendre le risque, car nous étions très attachés à ce titre. Je trouve qu’en tout cas, on n’aurait pas imaginé appeler le film autrement une fois qu’on avait trouvé ce titre.

Et pour le moment, il n’y a pas eu de procès de la part d’Oasis ! Tu aimerais qu’Oasis voie ton film ?

R.B. : Je pense que, dans un deuxième temps, je vais l’envoyer à Liam. Peut-être qu’il détestera le film, mais je serais curieuse de savoir ce qu’il en pense.

Il y a un côté mystique, presque mythologique dans ton film. D’où te vient cette inspiration ?

R.B. : Je lisais beaucoup Roald Dahl, un auteur culte en Angleterre qui a écrit « Mathilda » et « The BFG » et plein d’autres livres qui sont devenus emblématiques. On peut dire que nous sommes biberonnés par Roald Dahl, dont les contes pour enfants ont des personnages adultes très ambigus. Ce sont des types de gens en qui on ne peut pas avoir confiance complètement, et au pire, ce sont de véritables forces du mal. Je pense que ça m’a beaucoup influencée, ce réflexe de se méfier des adultes et du monde adulte. Il y a aussi beaucoup de merveilleux et de choses un peu fantastiques dans ses livres, et je dirais qu’il a été très important pour moi et pour mon imagination, puisque je lisais ses livres depuis mes six ans. Le cinéma de Ken Loach, qui m’a également beaucoup influencée, je l’ai découvert beaucoup plus tard. Mais dans ces livres-là, il y a des contes cruels avec des figures d’adultes assez ambiguës, et je dirais que cela m’a largement inspirée pour Wonderwall.

Comment définis-tu ce film ? Est-ce un film français ou un film britannique ?

R.B. : C’est une production française, puisqu’elle est financée avec les fonds français. Le financement des courts-métrages en Angleterre ne fonctionne pas de la même façon qu’en France, et il n’existe pas du tout le même système vertueux. Il y a le BFI, qui fonctionne un peu comme le CNC, mais ils soutiennent encore moins de projets par an, et le budget — ainsi que la durée — est vraiment très limité : je pense que le budget est d’environ 8 000 livres pour un film qui ne doit pas dépasser 10 minutes. Donc, ce n’est pas du tout la même ambition pour le court-métrage, et je crois que c’est pour ça que beaucoup de réalisateurs là-bas sont obligés de passer par les films publicitaires.

Je vis en France depuis 2012. J’ai trouvé ma « famille de cinéma » ici, et les premières personnes qui lisent mes scénarios sont les Français, puisque j’écris en français. Je parle tellement le français tous les jours que je me retrouve dans une position pas toujours facile, mais quand même intéressante. C’est clair que je ne suis pas française, donc mon écriture n’est pas exactement celle de quelqu’un qui maîtrise la langue comme sa langue maternelle — mais j’ai fait toutes mes études de cinéma ici, et j’ai ma propre façon d’envisager mes projets en français.

Parfois, quand je suis bloquée et que je n’arrive pas à exprimer mes idées en français, les gens me disent : « Bah, écris en anglais ! » — mais ce n’est pas comme ça que mon cerveau fonctionne. Je ne me sens plus tout à fait anglaise, ça fait tellement longtemps que je ne vis plus en Angleterre. En même temps, je ne sais pas si je me sens française non plus.

Mais en tout cas, la France, c’est là où j’ai décidé de faire du cinéma. Et en ce qui concerne Wonderwall, on a reçu un tout petit peu d’argent de l’Angleterre, le reste venant de la France. Mes premiers collaborateurs — mon chef-op, ma productrice — sont tous français, sauf mon co-scénariste, qui est britannique. Tout ce que j’écris s’inspire de Liverpool, c’est vraiment le moteur de tout. C’est une ville avec une énorme histoire et un sacré accent. La seule chose vraiment difficile pour moi a été d’écrire les dialogues en français, car il y a une manière très poétique de parler en scouse, une sorte de poésie brute qu’on perd souvent en traduisant les dialogues.

Sur le tournage de Wonderwall, tous les techniciens venaient de Liverpool, et je trouve ça important, surtout parce que la suite de mes films se passera là-bas. Je pense qu’il est essentiel de travailler avec des techniciens locaux, car ils apportent tellement de belles choses au film. Sur le plateau, par exemple, nous avions des techniciens très expérimentés, ayant travaillé sur des séries HBO et des longs-métrages, et qui avaient un véritable attachement au scénario. Ils ont accepté d’être mal payés et de refuser des propositions mieux rémunérées parce qu’ils étaient contents qu’une fille de Liverpool réalise un film personnel sur Liverpool. La costumière avec laquelle j’ai travaillé a fait un travail magnifique et a accepté de participer à ce film d’époque parce qu’elle adorait le scénario. Du coup, c’est vrai que c’est difficile de déterminer quel pourcentage du film est français ou anglais, puisque toute la pré-production et la post-production ont été faites en France, et qu’il y a tous ces super techniciens, ainsi que les acteurs et les jeunes comédiens qui ont joué dedans — sans oublier tous les figurants très locaux. Donc, c’est compliqué, mais en termes de production, c’est une coproduction avec l’Angleterre, avec la France en majorité.

Depuis que le Royaume-Uni n’est plus membre de l’Union européenne, comment la situation a-t-elle évolué pour les coproductions entre la France et le Royaume-Uni ?

R.B. : Il y a une sorte d’hésitation face à la coproduction entre l’Angleterre et la France. En tout cas, ce n’est pas simple, même si on est voisins et a priori deux pays avec de l’argent. Ce sont deux façons très différentes de faire les choses, et deux systèmes de financement complètement différents.

Souvent, les producteurs me disaient : « Ma pauvre, ça ne va jamais être simple pour vous, vous allez galérer à trouver des producteurs qui ont envie de bosser avec vous. Bon courage. » Même ma productrice avait des retours négatifs de ses collègues producteurs, qui se demandaient si le film était vraiment vital pour nous et si cela allait nous apporter quelque chose.

C’est vrai qu’on a beaucoup de chance de faire des films en France aujourd’hui, grâce au système de l’intermittence. Les producteurs qui avaient eu une expérience avec les Anglais la même année que nous racontaient que c’était une catastrophe : les techniciens partaient du jour au lendemain sans prévenir les réalisateurs. Et ce n’était pas parce que ça s’était mal passé entre eux, mais simplement parce qu’ils recevaient des propositions mieux payées — ce qui est assez normal en Angleterre. En France, par contre, si un technicien quitte un tournage, c’est généralement le signe qu’il y a eu un problème.

Nous avions peur aussi que les techniciens nous lâchent au dernier moment, alors il était très important de trouver des gens qui se connectaient vraiment au scénario. Ce n’était pas facile de trouver une boîte de production en Angleterre non plus : nous avons contacté 20 ou 30 boîtes avant qu’une seule ne nous dise oui. Tout le monde disait : « on adore le scénario mais on ne fait pas de courts-métrages ». Il faut qu’il y ait un retour sur investissement et qu’il y ait un intérêt financier. Je pense que la France est peut-être le meilleur endroit au monde, ou en tout cas en Europe, pour faire du cinéma, et c’est menacé, donc il faudrait le défendre. Mais on a quand même l’intermittence et le CNC, et on peut faire des choses ambitieuses. En ce qui concerne les désavantages, il y a une sorte de suspicion chez les Français envers les Anglais, et chez les Anglais envers les Français, qui peut faire peur. Nous n’avons pas eu de problèmes, mais il y avait quand même des gens qui sont partis pendant la préparation parce qu’ils ont trouvé un autre travail mieux payé.

Sur quoi travailles-tu actuellement ?

R.B. : J’ai deux projets. L’un est un documentaire, une sorte de portrait choral de la ville [Liverpool] à travers ses pratiques musicales populaires. Je continue à réfléchir à la structure du film et nous venons de faire le premier tournage. Je tenais vraiment à ce que ce soit un portrait choral, un peu comme Wonderwall, mais intergénérationnel, avec des jeunes et des vieux.

En ce moment, je refilme Tammy, la protagoniste de mon film [Wonderwall], avec sa maman et un peu la rue où elles vivent, qui me rappelle vraiment ma rue dans les années 90. Je le fais pour Arte – La Lucarne, et à côté de ça, je suis en train d’écrire mon premier long métrage.

Il y a un programme de la Semaine de la Critique qui s’appelle Next Step, qui accompagne le passage du court au long, et j’ai participé à cette résidence en décembre. Je suis tout au début de l’écriture, et c’est encore une histoire de fratrie, dans les mêmes rues et les mêmes quartiers. Mais cette fois, l’action se situe un peu plus tard, dans les années 2000. L’histoire suit un jeune homme qui déserte l’armée britannique en plein milieu de la guerre en Irak.

Vu ton parcours dans le documentaire, comptes-tu utiliser cette approche dans ton film ?

R.B. : Je pense qu’il est important de consacrer du temps à la recherche pour l’écriture. Au début des années 2000, c’était très tabou, mais depuis plusieurs témoignages sont apparus, d’abord du côté des États-Unis, et de plus en plus en Angleterre avec des soldats qui racontent leur expérience. Je trouve que c’est essentiel de s’appuyer sur toute cette documentation.

Nous sommes une génération qui, malheureusement, connaît des personnes ayant participé à différents conflits.

R.B. : C’est une réalité. Il y a des jeunes hommes qui partent faire la guerre, certains vont le regretter, d’autres peut-être jamais. Mais c’est un fait, et je pense qu’il est important de parler de ces choses-là. Je trouve intéressant de travailler avec des matières qui ne sont pas simples, qui sont traversées par des contradictions.

Propos recueillis par Yuliya Antonova

Article associé : la critique du film

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