Venise 2020, notre compte-rendu

La 77e édition de la Mostra de Venise s’est achevée samedi dernier, consacrant Nomadland, de la réalisatrice américaine Chloe Zhao : un film sur les « van dwellers » (« habitants des caravanes ») aux antipodes du Joker de l’an dernier. Une inflexion vers le film social ? Un palmarès ancré dans la réalité sociale ?

Côté courts-métrages, en tout cas, les films primés de la sélection Orizzonti, présidée par Claire Denis, semblent confirmer cette analyse. Ainsi, le Prix du court-métrage du cinéma européen est revenu à The Shift, réalisé par la Portugaise Laura Carreira. Nous y suivons Anna, une jeune femme qui cherche désespérément les prix les plus bas au supermarché avant d’apprendre, par un simple coup de téléphone, qu’elle perd son emploi. Brutalement, ces produits bon marché deviennent trop chers. Un gros plan sur la bascule entre précarité et pauvreté qui fait écho à son court-métrage précédent, Red Hill (nommé aux BAFTA Scotland Awards en 2019), qui filmait cette fois le passage à la retraite d’un ancien mineur. Quant au Prix du Meilleur court-métrage, il a été attribué au très beau Entre tu y milagros, de la colombienne Mariana Saffon. Un conte sur les rapports mère-fille et l’entrée dans l’adolescence à travers le personnage de Mili.

Notons toutefois que, si The Shift repose essentiellement sur le jeu, tout en douleur intériorisée, de son actrice principale (et presque unique) Anna Russell-Martin, Entre tu y milagros nous embarque dans une Colombie où la nuit et le jour, la fête et la mort, la jungle et la ville se succèdent sans solution de continuité. Aussi faut-il saluer le travail de la lumière qui parvient à estomper les frontières entre clarté et obscurité avec une délicatesse qui nous emporte délicieusement.

Nos coups de cœur

D’autres films de la sélection auraient mérité quelque attention. Ainsi en est-il du seul film d’animation franco-italien nommé, Sogni al campo, de Magda Guidi et Mara Cerri : grâce à une subtile animation au crayon de couleur et acrylique, nous suivons les pérégrinations d’un chat à travers le regard de son jeune propriétaire, un petit garçon d’une dizaine d’années. Le film parvient à mêler une esthétique réaliste, quand il s’agit de l’enfant et des humains, à un style plus onirique quand il s’agit du le chat, sans perdre le spectateur ni plaquer côté à côte de façon artificielle ces deux univers. Le pelage roux du chat, notamment, devient caverne ou flamme au fil des quelques minutes que dure le court-métrage, transformant le monde qui nous entoure en un paysage de légende et de conte de fées. Les deux réalisatrices avaient déjà travaillé ensemble sur Via curiel 8, sélectionné au Festival international du Film d’animation de Stuttgart en 2012.

De son côté, le film indien Anita, de Sushma Khadepaun, qui interroge les modes de vie indien et américain, vaut surtout par sa très belle mise en scène, avec des intérieurs aux allures de toiles flamandes renaissantes (des couleurs sobres, des lignes droites et des miroirs qui nous font des clins d’œil malicieux) qui donnent à l’Inde contemporaine une réalité nouvelle. N’oublions pas non plus l’inquiétant Workshop, du néo-zélandais Judah Finnigan, où une étrange psychologue enseigne à des adolescents en survêtements marine à « se confronter à leurs parents toxiques ». Les plans rapprochés sur les visages des uns des autres, en très légère contre-plongée quand il s’agit de la psychologue, filment avec justesse le déploiement de l’emprise.

Il ne saurait enfin être question de courts-métrages cette année sans mention de The Return of the tragedy de Bertrand Mandico. Ce nouveau film, présenté hors compétition, nous surprend encore par son esthétique de programme télé des années 1990, ses allures faussement « new wave », ses flics tamponnés mauvais feuilleton et ses cris orgasmiques. Quant à l’histoire, l’immixtion de la police dans un rituel qui consiste à extraire du ventre d’une jeune femme d’interminables intestins qui accèdent progressivement au rang de sujets autonomes, elle semble surtout un prétexte à la succession de scènes toujours déjantées, qui relient entre eux des mondes a priori irréconciliables.

Si The Shift et Entre tu y milagros, les films primés par le jury, sont incontestablement maitrisés, peut-être le palmarès aurait-il pu aussi rendre davantage hommage à la diversité et à l’originalité des films sélectionnés.

Julia Wahl

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