Carrière de Pissy de Eliott Chabanis

Des paysages meurtris de roches morcelées, des étendues de cendre, des graviers, des débris, le tout semblant sans vie, et, pourtant, quelques flammes isolées qui se consument au loin. Des tentes brunes se gonflent et se dégonflent sous l’effet du vent, presque aussi anciennes, presque aussi immobiles que des monuments antiques. De plans en plans, les reliefs hachurés, aux géométries malades, commencent à composer un espace aux délimitation précises : les contreforts d’un gouffre immense, prison d’un peuple qui, en cet instant, nous est encore invisible. Nous voilà projetés dans l’abîme du temps, au temps des premiers feux, au temps des premiers hommes.

Et puis l’oeil découvre, dans les recoins du gouffre, de petits détails, d’infimes anomalies : un reflet métallique, un reflet de plastique, un bidon renversé, une caisse éventrée, signes d’un âge post-apocalyptique plutôt qu’antédiluvien. Finalement, le spectateur perdu entre des temps contraires, raccroche la vision – toute de granit et de flammes – à cette autre vision, universelle, intemporelle, et qu’il connaît si bien, et qui, au fond, se révélera plus juste : l’Enfer.

C’est alors qu’apparaît une première silhouette humaine. Elle ne porte ni cornes, ni peau de bête, ni même quelques bandes de cuir cloutées. Ici, ce n’est ni l’aube de l’humanité, ni son crépuscule, ni son châtiment éternel, mais un peu des trois à la fois. Le spectateur vient de faire la rencontre de la carrière de Pissy, à Ouagadougou, au Burkina Faso.

Commence le tintement des marteaux. Trois jeunes hommes vigoureux balancent leurs énormes masses à travers le ciel brûlant. La rencontre des trois têtes métalliques et de trois rocs hors-champs produit trois notes distinctes qui, au fil des chocs répétés, se mêlent et s’entremêlent en une polyphonie tout d’abord discordante, et finalement monotone. C’est la psalmodie interminable du geste réitéré, d’heure en heure, de jour en jour, et d’année en année.

Et quand le spectateur, via un effet de déconnexion perverse, commence à apprécier ce petit jeu musical, le son, soudain, au sommet d’une note, se coupe. Et c’est le souffle qui est coupé. Ne reste que l’image de ces corps tendus, épuisés, à bout de souffle. Leurs gestes ralentissent, se font plus pesants. La parabole décrite par la masse énorme se trouve interrompue, par le montage, en son zénith. Privé de la satisfaction d’un ultime relâchement, le spectateur est prisonnier de ces levées de poids sans fin. Et ce poids se décuple, et se décuple encore sous l’effet de la fatigue et de la répétition.

Ce n’est pas la pierre que l’on brise, cette pierre hors-champs, immatérielle, sans consistance ; non, c’est le muscle. C’est le biceps, le deltoïde, le radial, le brachial et l’abducteur que l’on déchire, que l’on fracasse, que l’on émiette d’heure en heure, de jour en jour, d’année en année. Le spectateur, indécemment calfeutré au fond de son siège rembourré de velours, commence à ressentir le concassage de son propre corps. De cette séquence – qui ne constitue qu’une tendre ouverture – il émerge physiquement épuisé.

Difficile de ne pas songer au mythe de Sisyphe, dont l’exégèse par Camus devint l’une des définitions les plus populaires de la condition humaine. Pour avoir réussi, un temps, à déjouer la mort, Sisyphe fut condamné au Tartare, un lieu de damnation enfoui au plus profond du royaume d’Hadès. Là, il devait chaque jour rouler un lourd rocher jusque au sommet d’une montagne. Mais chaque fois qu’il était sur le point d’atteindre son objectif, le roc retombait, l’obligeant à recommencer en vain sa tâche. Nous retrouvons dans La Carrière de Pissy de de Eliott Chabanis (Clermont-Ferrand, compétition labo) les motifs d’un enfer entouré de montagnes, semblable à une prison, pleine d’imposants rochers sur lesquels s’acharnent, stérilement et sans repos, et sans espoir, sans horizon à leur supplice, des hommes harassés, des ados et des femmes, et même des enfants.

Camus voyait dans le mythe grec une intuition, chez les peuples antiques, de l’absurdité de notre vie. Nous roulons en vain, constamment, de lourds fardeaux plus ou moins allégoriques, y greffant des sens et des significations qui n’existent pas, et ce jusque à notre mort. Mais l’allégorie se concrétise atrocement dans le destin des mineurs burkinabè.

Virgile Van de Walle

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