Nefta Football Club de Yves Piat

Attaquer le cinéma par l’animation, c’est l’attaquer directement par la racine. Il ne s’agit pas de poser la caméra et de la laisser enregistrer. L’animateur travaille photogramme par photogramme. Le moindre détail de la composition, le moindre mouvement visible au sein de l’image, doivent lui être imputés. Rien ne peut apparaître à l’écran qui ne soit directement issu de sa tête ou de ses mains. Il en résulte une maîtrise démiurgique de l’image en deux dimensions.

Attaquer le cinéma via le métier de décorateur, au contraire, c’est l’attaquer par l’espace. Concevoir spatialement un film n’est pas nécessairement chose innée. Au terme de la production, ne subsiste qu’une série de tableaux dépourvus de relief. Être décorateur, c’est faire exister, le temps d’un tournage, le cinéma en trois dimensions.

De sa collaboration avec le maître de l’animation Joël Tasset (père de Buzuk, le petit ver jaune et bleu), et de son travail d’assistant décorateur pour la firme Fouillet-Wieber, Yves Piat a conservé ces deux obsessions que sont la perfection de la composition picturale et la volonté d’une spatialité visible et signifiante. C’est donc d’abord un espace que construit le cinéaste nantais, un espace clairement structuré, d’une beauté plastique sidérante, et d’une profondeur allégorique qui l’est tout autant. C’est un espace de vie, réaliste, mais aussi un espace de fable, un espace mythologique au sein duquel une série de figures archétypales auront tout le loisir de vivre le conte qui est le leur.

Régulièrement primé par le public, présélectionné aux César et nommé aux Oscars, Nefta Football Club peut déjà s’enorgueillir d’une soixantaine de prix, encourageant son jeune auteur sur la voie qu’il s’est choisie.

Les premiers plans du film nous invitent au milieu du désert, à la frontière algéro-tunisienne. C’est un sable gris, terne, que nous découvrons, pâlement éclairé par un soleil invisible, caché derrière un océan de nuages lourds. Nous ne sommes pas là dans un décor de carte postale vantant la chaleur jaune et bleue de l’été saharien. Le paysage n’en apparaît que plus minéral, plus hostile, sublimement découpé par la caméra. Deux hommes errent, à la recherche de quelque chose. L’un a perdu, l’autre le lui reproche. Leur duo fonctionne à coups de réparties comiques, comme une itération modernisée, et un peu sinistre, de Laurel et Hardy. Qu’ont-ils égaré ? Un âne, amateur de la chanteuse Adèle, qui se ballade paisiblement, un fardeau énigmatique sur le dos et un casque audio vissé sur ses longues oreilles.

De l’autre côté de la frontière, en Tunisie, un autre duo. Deux enfants : un jeune adolescent, rebelle, motard et fumeur, et son petit frère, enthousiaste, des étoiles plein les yeux. Tous deux débattent de leurs footballeurs préférés. Au cours d’une pause pipi, le plus jeune, par jeu et par provocation, décide d’aller marquer son territoire de l’autre côté de la frontière. L’occasion de découvrir, pour le spectateur, que ladite frontière, en dehors des cartes, est inexistante. Quelques pas dans le désert suffisent au petit homme pour passer en Algérie. Là, il rencontrera l’âne, protagoniste de la saynète précédente, chipera son casque et, avec son frère, découvrira le contenu de son mystérieux bagage. Quelques minutes auront suffi à Yves Piat pour construire un univers à la fois restreint, clairement défini, mais riche de détails sinon fantaisistes, du moins insolites, et à fort potentiel symbolique.

C’est précisément cette accumulation de détails, de trouvailles, qui composent peu à peu, à la manière d’une mosaïque, une situation initiale à la fois absurde et vraisemblable. Là commence le conte, un conte qui met en jeu l’enfance, et le mal – l’ogre – incarné par le monde des adultes, qui sera déjoué, comme il se doit, à coups de pureté et d’innocence. Et cette pureté, cette innocence, passent par deux visages, ceux de Eltayef Dhaoui et de Mohamed Ali Ayari. L’un est l’incarnation du chérubin espiègle, blotti, comme la chenille dans sa chrysalide, à l’intérieur d’un monde propre, chaud et brillant, où la violence humaine se limite aux affrontements sportifs en périphérie de Nefta. L’autre arbore des traits déjà durs, se donne des airs, se veut caïd, côtoie la pègre, mais souffre encore de sa morphologie juvénile, et se découvrira peut-être plus proche de son petit frère que des hommes mûrs qu’il voudrait ses égaux.

Cette pureté, cette innocence, elles passent aussi par l’écriture. Une écriture qui, à l’image du reste du film, reste finement calculée, tissée de répliques évidemment scénarisées, esthétiques dans leurs formulations, et pourtant terriblement naturalistes. Un peu de l’enfance passe à travers les dialogues de nos deux protagonistes, une enfance-souvenir plutôt qu’une enfance maladroitement réinventée. De la fragilité aussi, particulièrement de la part du grand frère qui, se croyant adulte et bien armé, se jette irresponsablement dans la gueule du loup.

De l’autre côté, le monde des grands apparaît à la fois menaçant et burlesque, grotesque en tous points, kafkaïen, obéissant à des codes qui, s’ils sembleront tristement limpides aux yeux du spectateur, resteront hermétiques au regard ingénu de l’enfance. Deux âges s’affrontent. Mais le duel, la confrontation de deux entités antithétiques, s’étend bien au delà de cet unique fil rouge. Ici, tout l’univers se construit en paires opposées. Les personnages, au nombre de six, se groupent invariablement en dyades. Les environnements, obscurément délimités, se font face : la ville et le désert, la Tunisie et l’Algérie, le ciel et la terre, qui se renvoient, comme deux miroirs, leurs dunes livides. Et, invariablement, l’action fleurit sur cette ligne floue, indéfinie, tremblotante, qui démarque et désaccorde.

Alors, nous comprenons le cœur de Nefta Football Club, nous comprenons toute l’importance que Yves Piat accorde à la délimitation de ses espaces. La frontière, voilà ce qui l’intéresse, et, plus que ça, la nécessité d’une frontière clairement définie. Quand la frontière n’est pas distinctement figurée, le chaos affleure. La frontière entre l’Algérie et la Tunisie n’est ni un mur, ni une limite, et c’est cette inexistence réelle qui sera à l’origine d’un premier désordre, l’élément perturbateur constructeur du récit.

Le duo d’enfants, et particulièrement le grand frère, se place sur une autre ligne tout aussi nébuleuse, celle de l’adolescence. Et cette adolescence, à la fois partie de deux mondes différents et repliée sur elle-même, sera source de nouveaux conflits. Le problème géographique de la non-délimitation se révélera encore dans des détails plus subtils et plus souterrains, comme ce terrain de football dépourvu de tracés, situé lui même, symboliquement, exactement entre le désert sauvage et les dernières maisons de Nefta. Le football lui-même, qui apparaît central dans le titre du film, n’est-il pas, à l’échelle internationale, que l’expression ritualisée de toutes les confrontations, de toutes les frontières, de tous les territoires à la fois unis et opposés dans la pratique de ce même sport ?

Nefta Football Club fonde un cosmos miniature, fait de codes minimalistes, d’archétypes, de lignes géométriques, dissimulant son horlogerie sous une surface illusoirement naturaliste. Il crée une expérience de pensée, qui a la force universelle du conte, de la fable ou du mythe, mais qui conjugue cette puissance avec une pertinence certaine quand au choix des environnements et du contexte. Aussi, peut-on interpréter le film comme une allégorie très actuelle des relations algéro-tunisienne, comme une métaphore plus large de l’adolescence, ou comme l’expression globale de tous les nomad’s land. La conclusion du film n’oubliera pas de rétablir, à travers un dernier plan magistral, toute la portée géo-politique de ce qui pourrait n’apparaître que comme une inoffensive historiette.

Virgile Van de Walle

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