Israël en courts à Cannes

En ce 72ème festival de Cannes, parmi les courts métrages sélectionnés, on découvre trois réalisateurs israéliens : Yona Rozenkier, Yarden Lipshitz Louz et Dekel Berenson.

Yona Rozenkier s’inscrit dans deux univers différents avec deux films : Parparim à la sélection officielle et The Sign à la SEE Factory à la Quinzaine des Réalisateurs. Le concept de la Factory à la Quinzaine des Réalisateurs consiste à réunir un binôme de réalisateurs qui ne se connaissent pas pour les amener à faire un film en trois mois.

The Sign a été co-réalisé avec Eleonora Veninova. Le film en noir et blanc se déroule dans un cimetière de Sarajevo. Une grand-mère et sa petite fille (25 ans) sont à la recherche de la tombe du grand-père. La petite fille ne parle ni ne lit l’hébreu, elle est également sur le point de se marier avec un musulman. Le fossé générationnel est façonné dans ce contexte avec la grand-mère excentrique qui ne veut pas de cette évolution qu’elle voit comme un abandon, un oubli de ses racines, de son histoire, de sa culture. La vieille refuse catégoriquement le mariage de sa petite-fille avec un non-juif, elle dénonce également l’absence d’intérêt pour sa langue maternelle, l’hébreu. La voilà maintenant seule à pouvoir rechercher le nom du grand-père sur les centaines de pierres gravées en hébreu. Entre deux pierres tombales, émergent des moments mélodramatiques un peu fantasques, mêlés de poésie et de réalité, renforcés par Jelisaveta Seka Sablić qui interprète l’ancienne génération. Elle nous rappelle à certain moment les personnages felliniens dont le désespoir profond et sur-joué tend vers le registre comique. C’est ainsi que Yona Rozenkier catalogue son film « un drame comique », un risque qu’il a décidé de prendre avec Eleonora Veninova, lui qui n’avait jamais écrit de comédie.

En effet, Parparim (en français Les papillons), ne provoque ni rires, ni sourires. Un court métrage de sept minutes qui relate la confrontation d’un fils avec la mort proche de son père. Le fils doit emmener son père à l’hôpital sans vraiment comprendre que ce sera sa dernière sortie. Il ne le comprendra que plus tard, lors d’un moment poétique où une multitude de papillons volent dans un paysage désert. Un film touchant qui exprime de façon efficace le déni puis l’appréhension de la mort d’un proche. La caméra qui suit le père accentue la notion de souffrance, la maladie, la fin de vie. L’incompréhension du fils face à ces troubles physiques se matérialise par un changement de cadre plus éloigné. Une forme qui fait sens avec le fond et accentue les situations. A l’inverse de The Sign, dans cette histoire père/fils, le deuil est moins frontal, il s’exprime en filigrane sur toute la longueur du court sans jamais rentrer dans le mélodrame ce qui rend l’inconscience de la mort plus innocente, plus légère. L’abrupt n’existe pas de ce film qui glisse tendrement vers le deuil du fils. Un sujet autobiographique qui tend vers réel, puisque c’est l’un des frères du réalisateur qui interprète le rôle du fils.

Dans les deux courts métrages présentés à Cannes, le deuil et la mort sont des thèmes qui reviennent chez Yona Rozenkier et que l’on retrouvera dans son long métrage The Dive, sélectionné au Festival de Locarno, visible en salles le 12 juin 2019.

Toujours dans le registre du drame, on retrouve Yarden Lipshitz Louz, une réalisatrice en fin d’étude au Sapir Collège en Israël. Son film, Netek a été sélectionné par la Cinéfondation. Une section cannoise qui encourage les jeunes réalisateurs en sélectionnant une vingtaine de films d’école du monde entier. Netek (The Rift en anglais) nous brosse le portrait d’une relation entre une adolescente et son père. Le père est alcoolique, sans argent, sans travail. Il vit avec sa fille, Lidor quinze ans, qui tente de grandir dans cet environnement peu sain. Dans le petit appartement, l’électricité est coupée, les factures impayées s’accumulent. Lidor voit son père sombrer petit à petit. En pleine transition vers le passage adulte, elle n’a plus le même regard sur son héros d’enfance, aujourd’hui bedonnant, sans gêne, sans pudeur.

Gardienne de la maison, elle range, elle fait les courses à l’opposé de son père qui ne sort plus, boit et fume à longueur de journées. Elle ne veut pas pour autant retourner chez sa mère. Lidor veut aider son père avec ses problèmes d’argent, elle veut rétablir la lumière dans cet appartement sombre un peu lugubre. Dans un élan de désespoir mêlé à une véritable envie de changement, elle séduit un jeune adolescent et profite de l’absence de ses parents pour voler de l’argent. L’électricité est rétablie mais son père reste le même alcoolique. Un court-métrage très intime sur la désillusion d’une jeune femme pour son père. Les personnages sont traités de façon douce avec tendresse, leurs visages et leurs corps sont filmés sans jugements. Le film ne prend pas parti, malgré son addiction, le père est aimant. On retrouve cette affection dans une scène très touchante où il brosse les cheveux de sa petite fille presque adulte, il les tresse avec patience et lui conte les désirs de sa jeunesse révolue.

Yarden Lipshitz Louz nous donne une approche très personnelle de la relation père/fille, elle questionne également la violence de la désillusion d’une adolescente face à son géniteur qu’elle voit pour la première fois en tant qu’homme seul et dépressif et non en tant que père.

Entre Yona Rozenkier et Yarden Lipshitz Louz les courts israéliens à Cannes se placent dans un cinéma très personnel avec comme sujet central la relation au père. Les films des deux réalisateurs très prometteurs nous incitent à suivre leurs projets, un long métrage pour Yona Rozenkier qui sortira le 6 juin 2019, et peut-être un autre court pour Yarden Lipshitz Louz qui bénéficie de la visibilité du festival de Cannes et qui pourrait faire un autre court l’an prochain.

Anna, le court-métrage de Dekel Berenson, en compétition officielle se situe dans une économie différente de Netek et Parparim. En effet, le film de ce réalisateur israëlien est une co-production avec trois pays différents : l’Ukraine, le Royaume-Uni et Israël. La langue originale d’Anna est l’Ukrainien. Anna est une femme de cinquante ans, ukrainienne, incarnant le stéréotype de la bouchère en surpoids. Elle élève sa fille seule et décide de sortir de sa routine en se rendant à un speed-dating avec des hommes américains qui souhaitent trouver des femmes à épouser. Un film assez classique dans sa forme qui traite de la solidarité féminine et du désespoir humain.

Le 72ème festival de Cannes met ainsi en lumière le cinéma israélien à travers trois réalisateurs très prometteurs. Le festival donne également l’occasion de voir des réalisateurs d’autres continents. L’Asie est très représentée dans les court-métrages sélectionnés avec de l’animation et de la fiction toutes sections confondues. En quelques minutes nous voyageons d’un univers à l’autre, d’une langue chantante aux langues plus monotones, de couleurs saturés au gris sidéral, de genres multiples (fiction, documentaire, animation). Des univers visuels et sonores uniques pour chacun des courts métrages qui nous font découvrir de jeunes réalisateurs et le monde dans lequel nous vivons.

Maëva Andrieux

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