Eugène Boitsov : « L’art cinématographique relève de la chorégraphie et de la musique »

Lors de la dernière édition du festival Premiers Plans, le jury Format Court a décerné un prix au très drôle et inventif film d’animation « La Table » du jeune réalisateur ukrainien Eugène Boitsov, ancien élève de la prestigieuse École de la Poudrière. Petit précipité cartoonesque construit autour de la maniaquerie d’un menuisier essayant de parfaire sa réalisation (une table) alors qu’une multitude de personnages secondaires défilent pour s’approprier l’objet, ce film de quelques minutes au rythme implacable et au graphisme surprenant a rapidement remporté tous les suffrages de notre jury ! Quelques heures avant la projection de son film le 9 février 2017 au Studio des Ursulines dans le cadre de notre projection mensuelle, nous l’avons retrouvé pour un entretien à propos de son parcours et du processus de réalisation de son film.

Comment es-tu arrivé au cinéma d’animation ? Quel a été ton parcours ?

J’ai été intéressé par l’animation très tôt, déjà lorsque j’étais petit je dessinais plein de croquis. Lorsque j’ai fait des études, je n’ai pas du tout commencé par l’animation, mais par la linguistique ! Je n’ai pas terminé ces études car j’ai vite compris que je devais travailler dans le cinéma, alors je suis rentré à l’Académie de Culture en Ukraine où j’ai étudié la réalisation de télévision pendant cinq ans. En parallèle de ces études, je gagnais de l’argent en travaillant comme motion designer. C’est à cette époque que j’ai appris seul à utiliser les logiciels, à travailler sur ordinateur. À un moment donné, j’ai eu envie de mettre en scène un personnage animé, et j’ai compris que je devais passer du motion design à l’animation. J’ai vraiment commencé à faire de l’animation lorsque je suis arrivé en France, pour étudier à l’École de la Poudrière. J’ai choisi cette école car c’est la seule en Europe qui apprend la réalisation de films d’animation, et non la technique de l’animation. On apprend à réfléchir à l’écriture, à la manière de raconter des histoires à travers ce support. La formation dure deux ans, les élèves réalisent plein d’exercices et travaillent avec des intervenants de la profession, jusqu’à la réalisation du film de fin d’études. C’est très formateur, car les élèves doivent s’occuper seuls de tous les aspects de leur film de diplôme (synopsis, story-board, pitching, réalisation…).

Peux-tu revenir sur la genèse de « La Table », qui est justement ton film de fin d’études ? Est-ce que c’est l’envie de réaliser un court-métrage comique, burlesque, qui a guidé l’écriture ou bien est-ce que ce sont des idées visuelles, graphiques, qui te sont venues en premier ?

Ni l’un ni l’autre. Je suis parti du personnage, et de l’idée d’un individu qui est perdu et qui cherche comment s’en sortir avec le monde. L’idée de départ à beaucoup changé, car je ne savais pas concrètement ce qu’il allait faire à ce moment-là. Je suis parti de ce principe de rationalisation à outrance, cette envie que « tout soit carré » pour trouver les première pistes graphiques. J’ai donc imaginé un personnage qui serait lui-même « carré », contrairement aux autres personnages qui ont des traits plus anguleux. J’avais ce personnage que j’aimais bien, ce jeu qu’il instaurait avec une table, et une fois que j’ai trouvé la résolution du film, j’ai pu imaginer toutes sortes d’actions burlesques qui auraient lieu entre le début et la fin du film. Je suis vraiment parti du personnage.

Pourquoi as-tu choisi de faire un film en noir et blanc ?

Pour moi, c’était clair dès le départ que le film serait en noir et blanc. J’avais imaginé dans le scénario une boîte à outils dans lequel le personnage allait chercher ce dont il avait besoin pour travailler sa table. J’avais cette idée d’une profusion d’instruments excessivement bien rangés, d’une façon très maniaque. Lorsque j’ai commencé à dessiner tous ces outils, je me suis rendu compte que cela faisait déjà trop d’informations à suivre pour le spectateur, et que si je rajoutais du volume ou de la couleur, il serait perdu. J’ai fait quelques recherches en couleurs à un moment, mais j’ai vite compris que cela n’apportait rien. C’est un choix très logique.

Le film développe une belle métaphore à travers ce jeu de tous les personnages secondaires qui s’approprient la table à tour de rôle et empêchent à chaque fois le menuisier de parfaire son ouvrage, ce qui le conduit à la folie. Il y a cette idée que la richesse d’un objet ne réside pas dans la perfection inamovible de sa forme, mais dans sa capacité à se transformer au gré de la volonté de ceux qui se l’approprient. Comment as-tu imaginé chacune de ces péripéties ?

C’était un peu difficile au début, car j’ai compris que la table devait changer de forme après le passage de chaque personnage, mais je ne savais pas comment. J’ai commencé par réaliser une marionnette en papier à l’effigie du personnage principal et à faire une série de photos en mettant en scène toutes les interactions possibles entre lui et la table. J’ai compris à ce moment-là que le personnage ainsi que la table devaient rester plats, ce qui a limité le champ de recherches car je devais trouver des manières de transformer la table tout en la gardant « plate ». Certains spectateurs ne perçoivent d’ailleurs pas les petites transformations de la table tant ils sont concentrés sur le mouvement du menuisier et sur l’action qui va très vite.

Tu pousses la logique de transformation très loin, puisqu’à un moment donné c’est le cadre de l’image elle-même qui « découpe » la table, ce sont en quelque sorte le réalisateur et le spectateur qui s’approprient la table et changent sa forme.

Je suis content que ce moment du découpage de la table par le cadre de l’image soit resté clair ! J’avais un peu peur que cela échappe au spectateur.

Du coup, est-ce que le fait de mettre en scène ce personnage de menuisier très maniaque était aussi pour toi une manière de raconter la position du réalisateur de film d’animation, qui peut pousser ses obsessions et son envie de perfection très loin puisqu’il n’y a pas de limites avec ce médium ?

Oui, mais cela ne concerne pas seulement les animateurs. Il peut aussi s’agir de toi, qui va retranscrire le texte de cet entretien aujourd’hui ou demain, tu peux avoir envie de le travailler jusqu’à la fin de tes jours ou bien décider qu’à un moment donné il sera terminé et le délivrer. Je crois que l’on a tous la même manière de penser le travail, de se répéter sans cesse que ce n’est pas fini et de revenir sur l’ouvrage encore et encore. Je me souviens que durant le dernier trimestre à l’École de la Poudrière, mes camarades et moi étions tous dans le même état que le menuisier de mon film ! C’est vrai que les animateurs ont souvent le souci du détail poussé à l’extrême, ils peuvent passer des journées, des semaines entières à travailler sur un seul élément qui ne sera peut-être même pas perçu par le spectateur.

Est-ce que c’est une spécificité du cinéma d’animation à laquelle tu tiens, cette possibilité de travailler dans le détail chaque élément qui compose une image ?

Pas spécialement, car pour moi l’art cinématographique en général relève plus de quelque chose de l’ordre de la chorégraphie et de la musique. Je ne peux pas imaginer un film à partir simplement d’une image, ça ne m’évoque rien. Je dois penser d’abord à la structure générale, puis je dispose progressivement chaque chose à sa place, même si tout bouge en permanence durant le processus créatif. Le travail est vraiment une performance pour moi. Pour certains plans et certains cadres du film, comme celui de la boîte à outils par exemple, dès que j’avais trouvé l’idée elle n’a plus bougé jusqu’à la fin. Mais pour d’autres scènes, j’ai travaillé et changé des choses jusqu’à la dernière minute de la réalisation.

Il y a deux moments dans ton film où la musique intervient, par exemple dans cette séquence avec les Géorgiens qui chantent et qui jouent une musique festive en dansant sur la table, et les « plongées » du menuisier dans sa boîte à outil qui se font sur une musique de Mozart. Qu’est-ce qui a déterminé ces choix ?

Pour moi, c’était clair très tôt que la musique associée au menuisier serait une musique classique, allemande, la plus maîtrisée qui soit pour que cela colle à son caractère. Soit Bach soit Mozart. Peut-être que la musique de Bach aurait encore mieux collé au film, car elle est parfaitement maîtrisée, sans le côté divertissant que peut avoir la musique de Mozart. Mais ce côté divertissant, beaucoup plus dansant de la musique de Mozart me plaisait, car cela raccordait mieux au mouvement du personnage lorsqu’il plonge dans sa boîte à outils qui représente son monde intérieur, où il se sent bien car tout est ordonné, à sa place. Pour la séquence des Géorgiens, ce n’était pas aussi clair, je ne savais pas lors de l’élaboration de la séquence s’ils allaient danser, chanter. Lorsque j’ai commencé à développer cette séquence, j’ai compris qu’ils devaient danser. J’ai donc fait des recherches musicales, et j’ai mélangé des musiques issus de différents folklores des balkans pour construire la séquence. Encore une fois, je suis vraiment parti des personnages, et la musique est devenue surtout un moyen d’accentuer le contraste entre le personnage principal et ceux qu’ils rencontrent.

Quels sont tes projets pour la suite ?

Je participe actuellement à la quatrième saison de la série « En sortant de l’école », je réalise un film d’animation pour enfant à partir d’un poème de Paul Eluard. Nous sommes treize réalisateurs sortis des écoles d’animation qui travaillons chacun à la réalisation d’un épisode de la nouvelle saison. Le projet devrait sortir courent mars. Comme j’ai enchaîné sur ce projet juste après ma sortie de l’école et la réalisation de mon film de fin d’études, je voudrais rester un petit moment sans travailler. Je vais me reposer un peu avant de réfléchir à de nouveaux films.

Propos recueillis par Marc-Antoine Vaugeois

Article associé : la critique du film

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