Spoetnik de Noel Loozen

Gagnant du Prix France Télévisions au 13ème Festival Court-Métrange, projeté également au Festival de Brest, « Spoetnik » de Noel Loozen est, contrairement à la thématique spatiale qu’introduit son titre, une fable humaniste et une comédie romantique tout droit venue d’un conte de fée.

Sam, un jeune garçon à scooter file sur la route et s’accidente devant un camion-restaurant à l’apparence rudimentaire. Gilles, son propriétaire, en profite pour l’engager. Sam apprend à cuisiner le spoetnik, une brochette de quatre tranches de bœuf haché et trois d’oignons, fris et agrémenté de sauce. Un mets délicieux que vient commander Zola, une prostituée de la maison close d’en face. C’est l’amour fou au premier regard, mais le proxénète de Zola va tout mettre en œuvre pour la garder à son service.

Ce que l’on remarque dès la première image, c’est la forme : le cadre se caractérise par une frontalité inhabituelle. Lorsque Sam se déplace en scooter, la caméra est embarquée face à lui, en plan serré, de sorte que nous ne percevons pas le déplacement de l’engin, seulement le buste de Sam et les cimes d’arbres qui défilent de chaque côté, floues, interdisant toute impression de profondeur.

De même, tout le film se construit sur une opposition en vis-à-vis. Pour opposer le camion-restaurant et la maison-close, Noel Loozen filme l’un depuis l’autre, avec un angle de vue perpendiculaire à leur façade. Cela a pour effet de couper toute ligne de fuite et de laisser paraître le conflit des deux commerces radical, comme si leurs façades se regardaient en chien de faïence.

La scénographie pourvoie à la même cause que le cadre, puisque la seule issue du décor, entrée et sortie possible, est une route à la trajectoire rectiligne qui sépare les deux commerces, marquant d’autant mieux leur opposition spatiale réelle. C’est par cette route que Sam rentre dans l’histoire, et c’est celle qu’il devra emprunter avec sa dulcinée s’il parvient à la délivrer des griffes de son souteneur. C’est le voyage du héros que Sam doit entreprendre, tel que défini par Joseph Campbell dans son livre « Le Héros aux mille visages » (1949).

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La force des contes de fée, c’est qu’ils accentuent le ton de tous les éléments du film sans les rendre caricaturaux. Dans « Spoetnik », Sam est un jeune qui endosse un petit boulot, il porte des survêtements de sport, c’est l’homme du peuple en qui se cache un grand chevalier. Gilles, qui le secourt quand il va mal, tout juste tombé de son scooter, va lui tendre la main et lui transmettre son savoir, c’est le maitre spirituel du conte. Même si ici, le savoir est de cuisiner une brochette spoetnik. Zola, c’est la princesse prisonnière dans le donjon. Tenue à la fenêtre pour appâter les clients, elle est condamnée à regarder le paysage qu’elle n’arpentera jamais. Et bien sûr le dragon de l’histoire, à tel point que son arme est la flamme de son briquet, est le proxénète, muet et massif.

Mais l’amour aura raison de tout. Lorsque Zola rencontre Sam, le champ-contre-champ frontal qui accompagne leur échange de regard « trop » long et passionné, et la mélodie aux sonorités de fête foraine, devient bouleversante par son artificialité. La situation, comme devant tant d’autres du film, fait rire par son côté simple et décalé, mais à chaque fois le rire s’essouffle et la scène dure toujours jusqu’à nous laisser sans voix. C’est que, dans ces cadres formels, dans cette esthétique de façade des commerces et de posture des personnages, le sentiment amoureux, et celui de détresse, sont désarmants.

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Sam doit donc sauver Zola des griffes de son souteneur. Mais cet affrontement repose sur une conquête spatiale (un autre trait d’humour net en référence au titre), il doit traverser la route qui dessine une frontière entre les deux espaces s’il veut secourir celle qu’il aime. Il doit aller là où il n’est jamais allé. Noel Loozen capture alors l’exploit par le seul mouvement de caméra du film, un travelling latéral qui traverse la route pour porter son preux chevalier durant son parcours, avec musique synthétique et apparition d’un faisceau de lumière de boite de nuit inexpliqué à l’appui. La scène est dépossédée de tout côté réaliste et n’en sert que mieux sa lecture enchanteresse.

La lutte est victorieuse, mais s’éloigner du dragon, fuir la menace, c’est quitter ce décor pour ne plus y revenir. Il faudra que Sam reprenne sa monture, son scooter accidenté, pour s’éloigner vers la ligne d’horizon avec Zola, loin de ce monde de façade, d’opposition binaire, s’il veut finir sa quête et clôturer le film. L’occasion se présente dans l’unique plan de « Spoetnik » où les personnages peuvent se déplacer dans la profondeur, où les lignes de fuites sont ininterrompues. Et comme exagération suprême, pour rajouter une dernière touche de fable, le réalisateur pose un raccord qui transforme le phare arrière du bicycle en une étoile scintillante perdue dans le ciel étoilé, loin, très loin du dragon et du monde qui le tolère.

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Dix minutes, c’est le temps qu’il faut à « Spoetnik » pour nous faire tomber amoureux de l’amour. En reprenant les codes surannés du prince et de la princesse, Noel Loozen parvient dans un environnement artificiel, contemporain, codé et bridant, à déployer toute la force des sentiments indomptables qui font la pureté des grandes idylles amoureuses. On ne vous conseille plus de surveiller la case court-métrage de France 2, dans l’attente de l’y trouver. La chaine lui a décerné son prix, il devrait donc y être diffusé un jour prochain.

Gary Delépine

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