Maman(s) de Maïmouna Doucouré

Mention spéciale Prix France Télévisions au festival de Clermont-Ferrand, « Maman(s) » interroge sur les effets de la polygamie au sein d’une famille jusqu’alors monogame. C’est à travers le regard d’Aida, une jeune enfant de 8 ans, que nous observons sa mère subir l’arrivée d’une autre femme sous son toit. De manière intelligente et précise, la réalisatrice Maïmouna Doucouré nous pousse à la réflexion sans pour autant influencer notre jugement sur la polygamie.

« Maman(s) » est le deuxième court-métrage réalisé par Maïmouna Doucouré. Son premier film « Cache-cache », tourné dans le cadre du concours HLM sur court, racontait l’histoire d’un groupe d’enfants à la recherche de leur camarade disparu dans une cité. Son nouveau court-métrage sorti en 2015 a déjà un beau parcours. Auréolé de deux prestigieuses récompenses, le prix du jury au festival de Sundance et le prix du meilleur court-métrage au festival de Toronto, il a reçu cette année une mention spéciale Prix France Télévisions au festival de Clermont-Ferrand.

« Maman(s) » raconte l’histoire d’Aida, 8 ans, qui attend avec impatience le retour de son père parti en voyage. Au sein d’une famille d’origine sénégalaise, elle évolue dans un appartement à l’ambiance chaleureuse et tamisée.

Ce court-métrage s’ouvre sur une scène qui n’est pas sans rappeler le générique du film « Du silence et des ombres » de Robert Mulligan (1962). Filmées en très gros plans, les mains d’un enfant s’adonnaient au coloriage d’une maison maladroitement dessinée. De la même manière, Aida dessine sa famille et le lieu dans lequel elle vit. Au loin, derrière les murs de sa chambre, on entend les rires étouffés de sa mère. C’est un moment rassurant, où le bonheur est palpable à l’approche du retour de l’être aimé.

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Dans le film de Robert Mulligan, ce dessin, symbole fort d’une famille unie, présageait d’un bouleversement. Baignant jusqu’alors dans une enfance libre et protégée, les jeunes héros du film allaient basculer vers un autre âge, où le monde adulte se révélerait à eux dans tout ce qu’il avait de plus violent et injuste. Le court-métrage de Maïmouna Doucouré traite aussi d’un bouleversement durant cette période si fragile qu’est l’enfance. Aida va faire l’expérience d’un drame au sein de sa famille, un dysfonctionnement qui va la faire chavirer loin de sa zone de confort.

La porte de l’appartement s’ouvre joyeusement : le père tant attendu est là, dans tout ce qu’il a de plus beau, de plus resplendissant. Et pourtant, derrière lui dans la pénombre, une femme l’accompagne, elle porte dans ses bras un nouveau né. L’enthousiasme se feint progressivement, un non-dit s’installe. Et c’est là toute la force et la sagesse de ce court-métrage : au lieu de critiquer frontalement la polygamie, la réalisatrice interroge sur cette pratique en faisant un constat précis des dommages collatéraux qu’elle peut engendrer.

Progressivement, l’appartement se transforme, il devient exigu. Une pièce doit se libérer pour la nouvelle femme et son bébé, Aida va devoir emménager dans la chambre de son frère. Elle observe secrètement son ancienne chambre transformée, où un lit deux places est maintenant installé. Trop grand, il semble ne pas tenir entre les murs. Maïmouna Doucouré filme ce lit vide avec les draps froissés, comme pour nous montrer dans un sous-entendu faussement pudique, la place que la sexualité a dans ce nouveau ménage.

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C’est par toutes ces observations qu’Aida prend conscience du jeu sous-jacent d’une sexualité multipliée, d’un désir dupliqué. Une découverte progressive qui se fait aussi en observant le corps de cette nouvelle femme qui se déshabille et surtout le corps de son père torse nu traversant le couloir pour la retrouver. L’ultime constat de ces observations sera le résultat même de ce second mariage : un nouveau né qui par ses cris ne cesse de manifester sa présence dans cette famille qui n’est pas vraiment la sienne. En voyant le sein de cette femme qui nourrit son fils, le trouble s’empare d’Aida. Plus que pensive, elle se transforme.

Et c’est là toute la beauté de ce court-métrage : Aida se métamorphose sous nos yeux, une force nouvelle se déploie chez elle. Elle va se battre pour retrouver son équilibre familial, mais surtout pour protéger sa mère de ce tourment. Entre mère et fille, un jeu de miroir opère : c’est aussi son avenir de femme qu’Aida souhaite préserver en protégeant sa mère. La féminité de cette femme, son pouvoir de séduction, son estime d’elle-même sont mis à l’épreuve par l’arrivée d’une autre épouse. Pour Aida, cette prise de conscience aiguë de ce qui se trame sous ses yeux s’apaisera au contact d’un amour binaire, loin de toutes convoitise extérieur : l’amour maternel.

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La réussite de ce court-métrage tient aussi par sa mise en scène rigoureuse qui met en avant le jeu des acteurs. Les silences et les regards lourd de la jeune Sokhna Diallo qui interprète Aida, transpercent souvent l’écran pour nous dire toute la gravité de la situation. En nous immergeant entre les murs d’un appartement, la réalisatrice, sans porter de jugement précis, nous pousse à réfléchir sur la polygamie et ces enjeux, tout en étant dans l’empathie de chacun de ces personnages. Il est impossible de sortir de ce court-métrage sans porter une réflexion, ou du moins sans s’interroger un instant sur cette pratique qui reste encore trop peu remise en question.

Sarah Escamilla

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