Céline Sciamma, Aude Léa Rapin. Conversation dans l’intimité de leur cinéma

Le jeudi 11 février 2016, le festival de Clermont-Ferrand est déjà bien entamé. En marge de la compétition, des projections, des débats, des fêtes, la SRF (Société des Réalisateurs de Films, créée en 1968) organisait, dans la salle Gripel de la Maison de la Culture, une rencontre entre les deux cinéastes Céline Sciamma et Aude Léa Rapin. Trois longs-métrages pour l’une (« Naissance des pieuvres », « Tomboy », « Bande de Filles ») et trois courts pour l’autre (« La Météo des plages », « Ton Cœur au hasard » triplement récompensé à Clermont en 2015 dont un Grand Prix National, et un troisième en post-production au titre encore inconnu) ont dessiné pour chacune une filmographie sensible et emplie de justesse.

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© Sauve qui peut le court métrage, Juan Alonso

On pourrait croire que la rencontre va s’articuler autour de l’idée d’un cinéma de femmes mais il s’agira plutôt de parler de cinéma tout court, féministe peut-être, humaniste c’est certain. Sans modérateur, à bâtons rompus, elles s’interrogent mutuellement sur leurs parcours, leur processus créatif et enfin leur collaboration sur le scénario du premier long-métrage d’Aude Léa Rapin. La salle pleine à craquer se suspend aux lèvres des deux artistes au rythme de confidences, d’anecdotes, de réflexions partagées avec humour et franchise.

Le court, carte de visite ou geste de liberté

Qui dit Clermont, dit court et le premier constat est sans appel et plein d’ironie. Céline Sciamma n’est pas passée par la case « court métrage » avant la réalisation de son premier film « Naissance des pieuvres » (2007). On lui doit néanmoins, en 2010, un court « Pauline » réalisé dans le cadre du concours de scénarios « Jeune et homo sous le regard des autres » présidé par André Téchiné. C’est à l’heure actuelle sa seule incursion dans le format court.

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« Ça arrive de plus en plus. Je n’ai pas créé de précédent. Un phénomène s’intensifie depuis 10 ans avec les scénaristes de la Fémis qui sortent de l’école avec un scénario de long-métrage ». Un producteur lui propose d’emblée de financer son scénario, les choses vont très vite. Sortie de l’école en juin 2005, elle tourne son film en juin 2006. « Du coup, pas de court-métrage, de l’inconnu pour tout le monde, y compris pour moi-même, à part quelques expériences d’assistanat de mise en scène et de régie mais je n’avais jamais été chef de guerre ». A l’arrivée, pas de « carte de visite » mais un long-métrage !

Cette idée que le court-métrage joue ce rôle de « carte de visite » angoisse plutôt Aude Léa Rapin, elle aussi passée par la Fémis mais sur le tard et plus brièvement, pour qui le court devrait rester un terrain d’expérimentation et de liberté. Céline Sciamma se demande par ailleurs si le financement toujours plus ardu des longs-métrages n’atténue pas cette force du court-métrage à introduire un cinéaste dans le paysage audiovisuel, en témoigne le temps long qui s’écoule, pour beaucoup de cinéastes, entre la réalisation de leurs court-métrages et leur premier long. Pour elle, le scénario joue de plus en plus cette fonction d’incitant au financement d’un film. Au-delà de cette réalité de production, Aude Léa Rapin, cadette de Sciamma et qui a fait ses premières armes de cinéma dans le documentaire, le film engagé et humanitaire entre autres, voit le court comme un geste qui rassure, qui met à l’épreuve : « Pour moi, c’est la seule condition qui nécessite de faire du court. En fait, il n’est une carte de visite que quand il sort du flux car il y en a tellement… ».

En pleine écriture de son premier long-métrage, elle constate, elle aussi, que c’est le scénario qui influe sur le montage financier. « Mes courts-métrages facilitent juste les rencontres avec les producteurs » précise-t-elle. Toutes deux reviennent à penser le court comme un geste de liberté et de légèreté, une appropriation de sa propre grammaire de cinéaste.

Céline Sciamma se verrait même après trois longs-métrages passer au court. D’ailleurs, sans les concevoir comme des courts-métrages au sens propre, au quotidien, elle confie réaliser de plus en plus d’esquisses, des brouillons, des tentatives de mise en scène, la plupart du temps avec son téléphone. « La forme courte dans la non obligation de faire récit permet de s’éprouver à la mise en scène, c’est comme ça que je regarde et fantasme d’en faire ». Aude Léa Rapin enchérit dans ce sens en voyant le court comme un droit à l’erreur qu’on ne peut plus se permettre dans le long-métrage. Un autre pont que voit Céline Sciamma entre le court et le long est que dans sa méthode de fabrication de ses propres longs métrages, ceux-ci sont construits autour de quelques scènes emblématiques, de fragments. « Dans le désir, dans l’impulsion, dans l’accomplissement, dans le résultat, on fait le film pour des moments, pour certaines scènes qui seraient des métonymies qui contiendraient l’ambition du film », dit-elle.

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© Sauve qui peut le court métrage, Juan Alonso

L’inspiration

Mais d’où leur viennent l’inspiration des ces fragments, de ces histoires, de ces films, quelles qu’en soient leurs formes finalement ? Aude Léa Rapin confie qu’elle ne s’y reprendra plus à imposer une thèse, un contenu, un programme à suivre au préalable comme elle l’a fait pour son premier film. En réponse, pour son deuxième court, l’intuition sera son moteur en oubliant la veine autobiographique du précédent et en choisissant un héros masculin. Céline Sciamma pense que de toute façon les films s’écrivent toujours contre le précédent, en réaction même si la forme ne change pas forcément. L’enjeu, pour Sciamma, est de garder le désir pendant l’élaboration d’un long, loin de l’idée du romantisme de l’écriture auquel elle préfère le travail et la persévérance. « Il y a un moment inexplicable où les choses s’imbriquent entre l’intuition, la réaction à ce qu’on a fait avant, un fantasme du malentendu de quelques scènes… C’est un sentiment où les choses s’alignent ». Avant la concrétisation de l’écriture, elle décrit aussi la période de gestation, de rêve qui peut être plus ou moins longue. « C’est le seul endroit mystique dans la gestation d’un film ». Elle n’hésite cependant pas à ponctuer cette phase de latence entre deux projets de réalisatrice par l’écriture de scénario pour d’autres.

Elle nous parle un peu de sa collaboration au prochain film d’André Téchiné, « Quand on a 17 ans », faisant exception à ses principes de ne travailler que sur des premiers films ou des films de metteurs en scène de sa génération. Son admiration et sa curiosité pour le cinéaste qui a bercé son adolescence et a fait des films dans un contexte économique de production plus glorieux l’ont convaincue de faire entorse à ses principes. « Ça me déplace de travailler avec un cinéaste aussi légitime » conclut-elle.

La fabrication et le compromis

Aude Léa Rapin termine son troisième court-métrage, son dernier probablement avant son passage au long. Jusqu’à là, elle a réalisé ses films en quasi autonomie. « Je commence à comprendre que le cinéma est très différent du geste de l’art contemporain, de la peinture qui m’étaient plus proches. Du coup, j’ai transposé cette manière de penser la création. J’en vois la limite car ça me rend claustrophobe et grâce à cela, ça me permet de m’ouvrir et de rentrer dans une méthode de travail plus classique tout en ayant envie de garder cette dynamique car c’est la mienne ». Elle, qui ne connaît pas encore le compromis grâce à la manière dont elle a appréhendé le court-métrage justement, s’y prépare doucement avec son passage au long. Ça la rassure même de se savoir entourée, écoutée et confrontée. « J’ai hâte de travailler avec le compromis, j’y suis déjà en fait dans l’écriture. Quand je dis ça, je me rends compte que je le faisais déjà avant car c’est moi qui payais mes courts-métrages. En vrai, si je suis totalement honnête, j’ai écrit mes films en tenant compte du fait que je devais les assumer seule financièrement. Ça mettait une certaine forme de limite à l’imagination mais comme ce sont des compromis que je m’impose, alors je ne le vis pas comme tel ».

Céline Sciamma avance dans la même direction. Avec un budget de moins d’un million d’euros pour « Tomboy », son deuxième long-métrage, elle a anticipé chaque scène pour la mettre en perspective de sa faisabilité, un exercice qu’elle a apprécié : « Je n’ai jamais eu l’impression de ne pas pouvoir faire. Quand un film est bien financé, ça ne veut pas dire qu’il est riche, ça veut dire qu’il a l’argent dont il a besoin pour être fait ». Les seuls compromis qu’elle ait réellement vécus, hormis ceux qui jalonnent un plateau au quotidien, sont ceux rencontrés avec les comédiens qu’elle a toujours choisis pour la plupart parmi des non professionnels : « Parfois, on estime mal les comédiens, notamment quand il sont non professionnels, mais c’est la responsabilité du metteur en scène de trouver des solutions face à eux et encore plus quand ce sont des enfants ». Diriger des comédiens non professionnels qui avaient l’âge des personnages qu’ils défendent lui semblait la manière la plus juste de filmer la jeunesse mais son envie de déplacer les récits sur l’âge adulte lui donne envie maintenant de travailler avec des acteurs professionnels. Pour le reste, elle se révèle extrêmement fidèle à ses collaborateurs, y compris sa productrice, son assistant mise en scène, son monteur entre autres. « Comme j’ai fait mon premier film, sans court-métrage, j’ai compris ce qu’il se passait en le faisant, il y avait cette idée de grandir avec les autres. Le cinéma, ça a beaucoup à voir avec le collectif, l’amitié ». Cela a d’autant plus à voir car comme elle l’avoue, elle voit au fur et à mesure de plus en plus le lien entre les films et la vie.

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© Sauve qui peut le court métrage, Juan Alonso

La collaboration

Pour revenir à cette histoire de cinéma et d’amitié, on y croit très fort à voir les deux réalisatrices si complices dans la salle Gripel de la Maison de la Culture de Clermont-Ferrand. Copines, on n’en sait rien. Collaboratrices, on en est sûr. Elles terminent ces deux heures de rencontres en dévoilant quelques anecdotes au sujet de leur rencontre qui a débouché sur une collaboration du premier long d’Aude Léa Rapin. Céline Sciamma a découvert son travail avec « Ton Cœur au hasard » alors qu’elles se connaissaient un peu avant par réseau amical. C’est leur vision de cinéma qui les a rassemblées. « C’est un film qui va parler de cosmonautes mais pas que… On est dans une phase de rencontres et de recherches. Là, je vais passer du temps à écrire et je retrouverai Céline plus tard autour d’une première version écrite. C’est une méthode empirique » confie Aude Léa Rapin. De toute façon, toutes les deux s’accordent à dire qu’il n’y a pas de prototype de collaboration, c’est le projet qui impose la nature de celle-ci. « C’est intéressant de passer d’un projet à l’autre mais fondamentalement sans abandonner son identité de metteur en scène car il y a de la mise en scène dans l’écriture et ça ne veut pas dire imposer sa mise en scène. C’est juste qu’on est capable d’accueillir celle de l’autre, avec lui, pour lui ».

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A les écouter, on se prête, comme elles, à rêver d’univers qui n’existent pas encore vraiment mais dont on sait déjà qu’elles mettent toute leur empathie et leur sensibilité à le créer et le fantasmer. Deux heures sont passées et le dernier mot de la rencontre sera « poreux ». C’est drôle, ça les fait rire et ça fait rire le public aussi mais à bien y réfléchir ce mot leur va si bien, tant l’une et l’autre ont fait l’étendue de leur humanité et de leur ouverture tout au long de cette rencontre. On sent chez elles, au-delà de la personnalité tout en nuances de leurs films, le désir de réinventer la forme et le fond au gré du désir, du temps qui passe et de tout le reste qui font d’elles des cinéastes qui parlent du monde à travers des histoires de l’intime.

Ludovic Delbecq

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