Le Repas dominical de Céline Devaux

Drolatique + mélancolique à souhait, Le Repas dominical de Céline Devaux fait partie des 9 entrées sélectionnées au menu officiel du Festival de Cannes 2015. Demain, le jury présidé par Abderrahmane Sissako déterminera si ce film d’animation français remportera la Palme, une Mention spéciale ou rien du tout.

La réalisatrice n’est pas une inconnue dans le monde adulte de l’animation : Vie et mort de l’illustre Grigori Efimovitch Raspoutine, son film de fin d’études, avait révélé cette ancienne étudiante de l’École Nationale des Arts Décoratifs de Paris, aujourd’hui illustratrice (en dernière page) de la revue Le 1.

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Un synopsis ? C’est dimanche. Au cours du repas, Jean observe les membres de sa famille. On lui pose des questions sans écouter les réponses, on lui donne des conseils sans les suivre, on le caresse et on le gifle, c’est normal, c’est le repas dominical.

Porté par une partition extrêmement bien ficelée (signée Flavien Berger) et une voix reconnaissable entre tous (celle, cassée, de Vincent Macaigne, décidément de tous les coups/courts), Le Repas dominical démarre noir, jaune, vert, musical, sifflotant, alcoolisé, hurlant. C’est parti pour 14 minutes ininterrompues de voix, de sons, de dessins en tous genres. L’anti-héros, Jean, se rend donc comme chaque semaine au repas familial où les invariables et inégalables convives ordinaires (ses parents, ses vieilles tantes vierges et sa grand-mère) passent leur temps à picoler et à commenter son homosexualité vécue comme un « curieux mélange de défaite et d’exotisme ». Les ennuis ne tardent pas à se pointer en même temps que les éternelles questions fâcheuses (études, logement, vie perso et sexuelle).

D’un verre à l’autre, le particulier devient collectif et chacun se met à commenter la vie, le monde, les lampadaires, les taxes, etc. Là, tout s’emballe, le film, Macaigne, l’animation, la couleur, la musique, …. : ça hurle, ça s’agite, ça s’excite dans tous les sens, les voix se font écho, provoquant ici et là des sourires, des rires, des surprises et des clins d’œil au film précédent (cf. les fantasmes de la mère) ou à un peintre admiré (Magritte, par exemple).

Et puis, le film prend une toute autre tournure : des silences s’installent, la voix se calme en même temps que la musique. Jean commence à observer sa mère délurée qu’il aime et son père taciturne qu’il aime tout autant et referme à un moment la porte. Il sait bien qu’il reviendra dimanche prochain, que le même cirque recommencera et que l’observation de/par ses pairs reprendra comme à chaque fois.

Le tour de force de Céline Devaux est bel et bien de jouer sur les deux tableaux, le déluré et le mélancolique et de bien s’entourer (une production, Sacrebleu, en phase avec l’anim’ de qualité, un compositeur, Flavien Berger qui collabore à tous ses projets sans jamais avoir vraiment travaillé dans le cinéma, et un comédien, Vincent Macaigne qu’on n’attendait pas sur un projet pareil, animé donc). Visuellement, le film en jette, chaque plan faisant preuve d’originalité, de délire, lié autant à l’alcoolémie des sujets qu’à leur inconscient, et tout cela colle au tempo du film très bien rythmé.

Le film précédent, Vie et mort de l’illustre Grigori Efimovitch Raspoutine était déjà porté par une voix-off , des décors en noir et blanc, la transformation des corps, un subtil mélange entre son et image et une petite dose d’humour. Seulement, ce projet de fin d’études n’allait pas toujours au bout des choses. Dans le cas présent, Devaux se lâche, tord ses personnages, règles ses comptes au passage avec quelques repas de famille douloureux, s’éclate, et chose intéressante, manie avec brio la couleur, la folie, les parti-pris (le son pluridirectionnel par exemple) et les variations musicales d’une séquence à l’autre. Souffle de liberté, transition nécessaire, étape professionnelle ? Le film est une sacrée réussite et devrait rallier bon nombre de convives à sa table, tant du côté des sélectionneurs que des spectateurs.

Katia Bayer

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