Héloïse Pelloquet : « Je voulais raconter dans mon film la naissance d’une individualité à l’intérieur d’un groupe d’enfants, élaborer un parcours pour quitter le protagoniste sur un geste d’émancipation »

En avril dernier, Format Court a décerné un prix au moyen-métrage « Comme une grande » lors de la dernière édition du festival de Brive. Cette chronique adolescente simple et émouvante, projetée jeudi dernier lors de la séance Format Court, avait convaincu notre jury par l’élégance de sa mise en scène et la révélation d’une jeune actrice pleine d’énergie et de fantaisie, Imane Laurence. Rencontre avec Héloïse Pelloquet, la réalisatrice du film, et son actrice.

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© Marion Mirou-Sirot

Héloïse, comment es-tu arrivée au cinéma ?

Héloïse Pelloquet : Mes parents font du théâtre. Mon père est metteur en scène et je l’accompagnais souvent sur ses répétitions quand j’étais petite. Je crois que mon goût pour le jeu et la fiction est né de là. En grandissant, je suis partie faire des études littéraires à Paris, avec l’envie d’intégrer la Fémis par la suite. Je pense que j’ai voulu intégrer la section montage à cause de mes souvenirs du club vidéo au lycée où l’on bricolait des films en groupe et où l’étape du montage était toujours un peu délaissée car elle nécessitait beaucoup de patience. Moi, j’adorais ça, alors je m’y suis mise et j’ai commencé à me passionner pour ce travail et à observer plus attentivement le montage dans les films.

La Fémis a pour grande qualité de donner à ses étudiants la possibilité d’explorer plusieurs disciplines. J’ai pu donc y réaliser des films en même temps que j’y apprenais le montage. Je me suis rendue compte que la réalisation me plaisait tout autant car cette activité enrichissait mon travail de monteuse et inversement. Aujourd’hui, je ne veux pas me poser de question de statut, et j’aimerais pouvoir continuer à travailler en tant que monteuse sur les projets d’autres cinéastes tout en continuant à réaliser mes propres films.

Le cœur de ton film de fin d’étude « Comme une grande » semble être la personnalité d’Imane, sa singularité étant le principal moteur de la fiction dans le film. Comment vous-êtes vous rencontrées et à quel moment as-tu décidé de réaliser un film dont elle serait l’héroïne ?

H.P. : Imane est la fille d’amis de la famille. Je l’ai connue alors qu’elle était toute petite, j’étais sa baby-sitter. Pour ce court-métrage, j’avais envie de filmer l’adolescence, de raconter une fiction autour de cet âge et de l’inscrire dans le cadre de la ville de Noirmoutier. Je savais qu’Imane avait envie d’être comédienne depuis ses sept ans, et l’idée de lui faire jouer le premier rôle s’est rapidement imposée à moi. Pas seulement parce que je la connaissais très bien, mais parce que j’ai perçu chez elle un appétit pour le jeu, une disponibilité et une liberté dans sa façon de communiquer avec les adultes qui faciliterait le dialogue et nous permettrait de construire un personnage ensemble.

De fait, son parcours et sa personnalité ont croisé ceux du personnage du film. La campagne pour devenir représentante de sa région, par exemple, est un épisode qu’Imane a réellement vécu. Je trouvais que tous ces éléments rendaient sa personnalité singulière et correspondaient au caractère que je recherchais pour le personnage, celui d’une fille téméraire, impatiente de grandir et avant tout battante, résolue.

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Comment avez-vous construit le personnage et son itinéraire à l’intérieur du film ?

H.P. : Pour moi, l’adolescence est un âge où l’on se définit beaucoup par rapport aux autres. Je voulais raconter progressivement la naissance d’une individualité à l’intérieur d’un groupe d’enfants, élaborer un parcours pour finalement quitter le protagoniste sur un premier geste d’émancipation. J’ai donc assez rapidement eu besoin de constituer une bande d’amis autour du personnage d’Imane, et elle m’a présenté ses quatre camarades que j’ai trouvé superbes, chacun avec sa personnalité bien distincte. Nous avions déjà élaboré la trame du personnage d’Imane à ce moment là, et nous l’avons enrichie de tout ce que pouvaient apporter les personnages secondaires pour qui les rôles étaient écrits sur mesure.

Nous avons mélangé différents profils pour constituer le casting du film : les parents d’Imane jouent leurs propres rôles, le personnage de la cousine est interprété par ma sœur qui est comédienne, un des professeurs de l’école est campé par un acteur alors que c’est leur vraie professeur de musique qui apparaît dans le film, … J’avais envie que les personnages secondaires aient tous leur place à part entière, que l’on prenne le temps de les regarder de la même façon que le personnage principal. J’y accordais une attention particulière, car les enjeux du film se dessinent à travers le regard qu’Imane pose sur les autres, la manière dont elle se positionne par rapport à son entourage, ce qu’elle projette chez les uns et chez les autres.

La narration du film est ponctuée de courtes séquences enregistrées sur différents supports, comme la webcam ou la caméra du téléphone portable. Elles interviennent comme autant d’instantanés qui documentent le quotidien des personnages et nourrissent le récit. Quelle est la nature exacte de ces vidéos et à quel moment avez vous décidé de les intégrer au film ?

Imane Laurence : J’avais réalisé certaines vidéos qui apparaissent dans le film des années avant le début du tournage, comme la première séquence où j’imite Hanna Montana devant ma webcam. J’avais pris l’habitude depuis mes dix ans de tourner des vidéos, seule ou avec mes amis, sans penser qu’un jour elles seraient utilisées dans un film de cinéma. Pour d’autres vidéos, Héloïse nous donnait des indications en nous demandant de jouer des scènes avec nos propres mots.

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H.P. : Là aussi, tout est un peu mélangé. Certaines vidéos sont préexistantes au film, d’autres ont été mises en scène au moment du tournage. J’ai passé aussi commande aux acteurs de vidéos entre les différents moments du tournage. Je ne voulais pas m’imposer de dogme moral quant à l’authenticité de ces séquences au fort aspect «documentaire». Pour moi, ces instantanés font partie intégrante de la fiction, il ne fallait pas avoir peur de jouer avec au moment de leur conception.

Ces vidéos nous ont beaucoup aidés au moment de l’écriture dans un premier temps pour élaborer le récit, puis essentiellement au moment du montage. Je m’étais un peu égarée au début du processus, en essayant de les intégrer de manière un peu artificielle dans chaque séquence. Elles ont trouvé leur place lorsque j’ai décidé d’en faire des séquences à part entière, ce qui m’a permis de donner au film une forme plus fragmentaire et elliptique. Ces vidéos fonctionnent comme des leviers de discontinuité, elles permettent de créer des ruptures de rythme et surtout de basculer à la première personne en nous invitant dans la subjectivité d’Imane.

Comment s’est déroulée la direction d’acteur au moment du tournage ?

I.L. : Nous n’avions pas de texte à apprendre, Héloïse nous donnait juste une direction avec les sujets qu’il fallait aborder dans les scènes en nous laissant les transformer avec nos mots. Je pense que c’était une façon pour elle de nous rendre plus naturels face à la caméra, de nous mettre à l’aise.

H.P. : J’ai recherché d’emblée un jeu assez naturaliste et la direction d’acteur s’est précisée au fur et à mesure du tournage qui s’est étalée sur quatre saisons et s’est déroulé dans la chronologie. La mise en place des séquences impliquait toujours un canevas assez précis, tout en conservant la possibilité de s’ajuster et d’intégrer les accidents et les imprévus provenant du jeu des acteurs ou des aléas du tournage. Les acteurs découvraient le scénario au fur et à mesure et vers la fin du tournagen on avait trouvé une méthode assez efficace : je leur donnais à tous rendez-vous une heure avant l’équipe sur les décors et je leur faisais répéter les scènes que l’on présentait ensuite à l’équipe. Cela nous permettait de régler la technique et d’être très précis dans le découpage sans perdre pour autant la spontanéité de leur jeu. 17130

« Comme une grande » s’inscrit dans un genre très codifié, celui de la chronique adolescente dont le modèle canonique serait « À nos amours » de Maurice Pialat, avec ce dispositif qui consiste à révéler un acteur ou une actrice débutante et à raconter sa découverte d’un nouvel âge en même temps que sa découverte du jeu. Ce qui émeut dans ton film, c’est qu’on a la sensation d’assister véritablement à la naissance d’une actrice car Imane s’amuse avec le rôle et donne énormément de sa personne. Avais-tu des références conscientes, en amont du tournage ou pendant son déroulement ?

H.P. : Je pense que je suis pétrie de références, mais elles ne m’influencent pas lorsque je suis en tournage. Néanmoins, certaines de ces références nous ont été utiles lors de la préparation. Avec mon chef-opérateur, Augustin Barbaroux, on a par exemple visionné certaines scènes des films de Pialat, notamment la scène de repas en extérieur de «Loulou» pour comprendre comment on met en scène l’énergie d’un groupe, comment on chorégraphie ça. Je suis très sensible à l’énergie que dégagent les acteurs, et chez Pialat cette qualité de jeu est éclatante.

Je n’ai pas un goût spécialement prononcé pour le naturalisme, je ne réfléchis pas en terme de genre lorsque j’imagine un film. Là, je prépare un nouveau court-métrage qui ira plus franchement du côté de la fable, du romanesque et où l’on se concentrera sur un autre adolescent découvert dans la bande d’amis de « Comme une grande ». Je souhaite tout de même conserver ce type de jeu dit « naturaliste », car je travaille avec des acteurs non-professionnels et que je préfère m’ajuster à eux plutôt que de les manipuler.

Peux tu nous en dire un peu plus sur ce futur court-métrage ?

H.P. : Il sera à nouveau tourné à Noirmoutier. J’adore ce cadre et je pense qu’il y a encore beaucoup de choses à faire avec ses espaces. Je voudrais exploiter plus en profondeur l’aspect insulaire de ce décor en suivant un personnage principal qui sera campé par Mattis, l’un des enfants du groupe d’amis de « Comme une grande ». Imane sera aussi de la partie, elle jouera dans le film un rôle récurent. Comme je l’ai déjà dit, je souhaite aller plus loin dans la fable et assumer encore plus la fiction dans les parti-pris de mise en scène. Je commence également l’écriture du scénario d’un film plus long.

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Imane, on t’a découverte comme actrice dans le film, mais on a également remarqué ton envie de filmer, de te mettre en scène à travers toutes ces vidéos que tu réalises toi-même. Vas-tu continuer à jouer, et éventuellement chercher à réaliser tes propres films ?

I.L. : Se mettre en scène dans des vidéos, c’est quelque chose que l’on fait tout le temps avec mes amis, c’est dans l’ère du temps. Je le fais sans me poser de questions, je n’envisage pas particulièrement de réaliser des films de façon plus travaillée, j’ai très envie de continuer à jouer, et je vais prendre des cours de théâtre au lycée pour perfectionner mon jeu. J’aimerais beaucoup continuer à jouer pour le cinéma, avec Héloïse ou d’autres réalisateurs.

Propos recueillis par Marc-Antoine Vaugeois

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