Rain and Tears : la jeune génération du cinéma taïwanais en cinq films

La semaine passée, s’ouvrait la première édition des Rencontres du cinéma taïwanais à Paris. Une initiative salutaire de Cinematographic Lightbox, menée par une petite équipe dynamique, soucieuse de faire découvrir des cinématographies et leurs jeunes auteurs venus d’ailleurs. Au programme : deux courts et trois moyens métrages aux saveurs salées, sucrées.

Trop peu (re)connu, le cinéma taïwanais reste pourtant l’un des plus fécond d’Asie du sud-est. Pouvant se vanter d’avoir donner naissance à des cinéastes aussi talentueux que Hou Hsia-hsien (« Le Maître des marionnettes », Prix du jury au Festival de Cannes en 1993), Tsai Ming-liang (« Vive l’amour », Lion d’or et Prix FIPRESCI à la Mostra de Venise en 1994), Edward Yang (« Yi yi », Prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 2000) ou encore Ang Lee (« Tigre et dragon », Oscar du meilleur film étranger en 2001), Taïwan possède un cinéma original qui se différencie de celui de la Chine à bien des égards. Un cinéma qu’on ne peut séparer de son histoire, forgée au fil des mutations politiques et sociétales. C’est un réel mélange de cultures indigènes, japonaises, chinoises et occidentales qui habite aujourd’hui l’ancienne île de Formose. Le thème de la frontière (physique et/ou symbolique) se retrouve dès lors très souvent développé dans les films de la Nouvelle Vague taïwanaise surgie durant les années quatre-vingts. Dans un style néo-réaliste, les cinéastes dressent le portrait d’un Taïwan oscillant entre tradition et modernité. À l’arrivée de la seconde vague, dans les années quatre-vingt-dix, apparaît un intérêt poussé pour des histoires atypiques où la question de la quête d’identité reste cruciale. A la lumière du programme présenté lors des Rencontres, il semblerait que les jeunes cinéastes d’aujourd’hui portent encore en eux les stigmates de ces réflexions existentielles.

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« Two Juliets » de Shen Ko-Shang (2010) traite d’un amour impossible qui traverse les frontières du temps, faisant renvoyer deux histoires étrangement similaires. Le soir de sa rupture, Ah-Mei rencontre un vieil homme qui se confie à elle. Il lui parle de la femme qu’il a quittée trente ans plus tôt et qui depuis, a sombré dans la folie. Cette histoire rappelle le jeune homme dont Ah-Mei a dû se séparer parce que son père ne voyait pas cette relation d’un très bon œil. Ces deux cœurs tristes se croisent et se rencontrent dans un Taïwan nostalgique et désolé. Plongé dans l’univers du spectacle et des marionnettistes, l’amour poursuit sa route éternelle dans les dédales des faux-semblants, l’identité est ici multiple et divisée. Les héros de Shen Ko-Shang, à la recherche d’un amour fou et sans doute illusoire, se perdent pour mieux se retrouver.

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« A Nice Travel » de Shen Ko-Shang (2013) relate les derniers moments d’une jeune femme sur le point de quitter Taïwan pour une nouvelle vie au Chili. Loin des longs plans statiques d’un Tsai Ming-liang, la caméra fureteuse de Shen Ko-Shang semble vouloir figer l’âme de ses personnages sans jamais y parvenir, suggérant un silence contemplatif caractéristique d’une certaine mouvance
cinématographique taïwanaise. L’errance nocturne de la jeune fille voit défiler un amant déchiré, un père malade à la verve philosophique, une amie fidèle et attentionnée et des immeubles identiques qui ne laissent aucune place à la ligne d’horizon, cette ligne qu’elle est appelée à traverser pour accéder à une vie meilleure. Dans ce film, la métaphore sur la liberté et le besoin de s’affranchir des carcans est explicite et la prose visuelle qui l’accompagne frôle la poésie par moments, mais la réalité sonore vient expressément troubler ces moments de pure réflexion car il ne s’agit plus de rêver sa vie mais au contraire de la vivre.

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Avec « The Eighteenth Birthday Party » (2008), Chuang Ching-Shen nous plonge dans l’univers sombre et angoissant d’Emma qui s’apprête à célébrer ses dix-huit ans. Le film s’ouvre sur la lecture sur des images d’une forteresse isolée au milieu de la mer, rythmées par des notes au piano suggérant une inquiétude palpable. D’une facture classique (musique redondante, éclairage pictural), le court métrage de Chuang Ching-Shen aborde les rapports ambigus qu’un père abusif entretient avec sa fille. Mais le jour de ses dix-huit ans, à la quarante-neuvième lettre reçue, Emma entend bien lui offrir une réponse qu’il ne sera pas prêt d’oublier. Le besoin et l’envie de la jeune femme de se défaire de ses liens et de s’affranchir d’un paternel oppressant et violent s’avèrent être un passage obligatoire avant de pouvoir jouir pleinement de l’indépendance tant attendue.

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Il est à nouveau question de rapport filial et d’émancipation dans « A Breath from the Bottom » de Chan Ching-Lin (2012), sélectionné au Taipei Golden Horse Film Festival. À Taipei, sous la pression des lobbies, le gouvernement décide de limiter l’accès à l’eau aux citadins et aux agriculteurs, ce qui provoque la colère de ces derniers qui affichent leur mécontentement lors d’une manifestation. Un jeune officier de police devant être promu prochainement se retrouve tiraillé lorsqu’il aperçoit son père dans les manifestants. Le père et son fils que l’idéologie oppose devront donc s’affronter pour continuer à exister avec leurs différences. Filmé en noir et blanc, renforçant ainsi le poids du passé (le père) face à un avenir prometteur (le fils), le film de Chan Ching-Lin est d’une beauté formelle et narrative touchantes.

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« Blackout Village » de Wang Ui-lin, Prix du Meilleur Court-Métrage au Taipei Film Festival en 2011 est très certainement l’heureuse surprise de la sélection des courts et moyens métrages présentés. Plongés dans l’obscurité en raison d’une panne de courant, une petite ville constate le vol de certains câbles électriques. Un employé municipal, défiguré après une électrocution fait des rondes, hanté par l’idée que le coupable subisse le même sort que lui. Sur fond de trame policière, « Blackout Village » surfe sur la vague de l’inquiétante étrangeté lynchéenne avec brio tout en traitant sobrement le caractère social des bas-fonds taïwanais au travers de personnages en marge. À mi-chemin entre le rêve et le cauchemar (la majorité du film se déroule la nuit), l’atmosphère créée l’emporte sur la narration et l’utilisation d’une bande son tantôt IN tantôt OFF renforce le mystère. « Blackout Village » est une très belle découverte.

En cinq films seulement, le jeune cinéma taïwanais laisse transparaître aisément un inévitable balancement entre appartenance et indépendance, rêve et cauchemar, réalisme social et illusion féérique. Traversé de pluies et de larmes sans doute, mais toujours à la recherche de cette identité qui est la sienne.

Marie Bergeret

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