Martin Scorsese. Courts métrages et documentaires

La collection DVD « Les Introuvables » s’est donnée comme ambition de faire revivre les chefs-d’œuvre cinématographiques des grands maîtres du cinéma. Dans le volet dédié à Martin Scorsese, on retrouve ses trois premiers courts métrages ainsi que deux films documentaires dans lesquels l’on pressent déjà les thèmes et obsessions de l’un des réalisateurs américains les plus prolifiques de sa génération.

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L’épopée cinématographique d’un rêve américain

En cinquante ans de carrière et plus de quarante films (longs, moyens et courts) à son actif, lauréat d’une Palme d’or pour « Taxi Driver » (1976) et de plusieurs Oscars dont celui du meilleur réalisateur pour « Les Infiltrés » (2007), Martin Scorsese peut se targuer de bénéficier du statut fort enviable des artistes appréciés aussi bien par la critique que par le grand public. Un cinéaste qui a trouvé le juste équilibre entre la compromission artistique et la marginalisation.

Alors qu’il fréquentait les cours de Haig Manoogian à la New York University, il tourne « What’s A Nice Girl Like You Doing in A Place Like This ? » (1963) ainsi que « It’s Not Just You, Murray! » (1964), deux courts métrages loufoques, réalisés en noir et blanc qui mettent en exergue la capacité du jeune Marty à mettre en scène un univers singulier empreint de nombreuses références cinématographiques. Car Scorsese fait partie de cette génération cinéphilique qui comme les De Palma et les Ford Coppola a vu et revu les classiques américains, de Griffith à Hitchcock en passant par Vidor et Berkeley. Rien n’a de secret pour lui. On s’accordera à dire que dès ses premiers films, Scorsese explore l’Amérique et son histoire vue au travers du prisme de l’immigration porté par des personnages aussi tendres qu’effrayants.

Ainsi le protagoniste de « What’s A Nice Girl Like You Doing in A Place Like This ? » est un écrivain en panne d’inspiration à tel point fasciné par un tableau qu’il finira par se retrouver à l’intérieur de celui-ci. Original, hybride, teinté d’humour, le film se présente comme une fable énigmatique où le réalisateur prend plaisir à passer du coq à l’âne en un montage d’images tout à fait novateur. Le titre fait référence à la rencontre (assez tardive dans le film) du narrateur avec une artiste peintre qui loin de le stimuler, le freinera dans sa quête artistique. L’art est alors considéré comme une réponse subversive à la trivialité quotidienne, un formidable moyen de s’ouvrir au monde.

« It’s Not Just You, Murray! » réalisé l’année d’après, met en scène un gangster new-yorkais d’origine italienne qui raconte son parcours de 1922 à 1965. Scorsese fait preuve de désinvolture en dressant un portrait au vitriol du rêve américain nourri d’illusions. Murray se présente en face caméra. Il s’adresse au spectateur directement, l’invite à écouter son histoire rocambolesque de riche mafieux qui a fait fortune dans la distillation d’alcool. Sans cesse remis en question par une mise en scène ironique, le court subit l’influence du film noir, des comédies musicales et du rococo fellinien. Ayant grandi dans le quartier new-yorkais de « Little Italy », Scorsese puise dans ses origines modestes une source d’inspiration inépuisable. Le personnage de Murray aurait été insufflé par son oncle et le personnage de la mère est interprété par Catherine Scorsese, la propre mère de l’artiste. Dès ce deuxième opus, le réalisateur laisse transparaître son goût pour les bas-fonds, la petite criminalité que l’on apercevra plus tard dans des films tels que « Mean Streets » (1973), « Gangs of New York » (2002) ou encore « Les Infiltrés » (2006). A la différence notoire qu’il se dégage de « It’s Not Just You, Murray! » un optimisme lumineux et un cynisme enjoué que l’on ne retrouvera plus dans les films suivants.

C’est en réponse à la participation active des Etats-Unis à la guerre du Viet-Nam que Scorsese réalise « The Big Shave » (1967), un film très court et percutant qui illustre la barbarie humaine. Dans une salle de bain d’une blancheur immaculée, un jeune homme blanc, bien sous tous rapports, se rase. Mais plus il se rase, plus il se coupe. D’apparence banale et anodine « The Big Shave » renvoie à l’absurdité des conflits, source de violence inutile. La musique (ou l’absence de musique), comme dans la plupart des films de Scorsese, contraste avec l’image et permet un décalage réflexif sur l’action permettant de renforcer la tension.

La même année où il réalise le long-métrage de fiction « Alice n’est plus ici », Martin Scorsese décide de livrer le témoignage de ses parents à travers un documentaire succulent. « Italian American » (1974) est un film hommage à cette première génération d’immigrés italiens qui s’est battue pour se forger un chemin dans la jungle new-yorkaise. Bâtisseurs de leur vie, ils ne remettent aucunement en question le rêve américain, a contrario, ils le personnifient. Profondément conscient de ses origines, Scorsese a voulu faire part de celles-ci en filmant ses parents dans un documentaire qui se veut libéré de toute grammaire conventionnelle du genre car il n’hésite pas à dévoiler l’envers du décor, le dispositif cinématographique, et à se montrer en train de filmer. Plus proche de la discussion anecdotique que du récit historique sur l’immigration, le film dévoile la personnalité d’un père travailleur et taciturne face à une mère quelque peu envahissante. Considéré comme le contrepoint documentaire de « Mean Street », le film fait ressurgir le New York d’avant-guerre.

Quatre ans plus tard, fort du succès de « Taxi Driver » Scorsese tourne « American Boy : A Profile of Steven Prince », un documentaire aussi iconoclaste que « Italian American » sur le fils du directeur de la William Morris Agency. Partant du même principe que le dispositif fait partie prenante du processus artistique, il montre ce que le spectateur n’est pas supposé voir comme les interactions avec le cameraman, par exemple. Le film est une succession d’anecdotes sur la vie mouvementée du rejeton déjanté du rêve américain. Si la génération des parents de Scorsese représentait un rêve réussi, celle de Prince (dans laquelle Scorsese se reconnaît pleinement) en revanche, montre une certaine ambivalence par rapport à ce rêve. Ne s’y retrouvant pas, elle tente de déconstruire ce qui a été tissé auparavant en ayant recours à la drogue. Le film est tourné en deux week-ends dans la maison de Scorsese. Des images d’archives présentant un Steven Prince enfant sont là pour rythmer la structure narrative du film. Proche de l’improvisation, le film, considéré comme le pendant documentaire de « Taxi Driver », renvoie l’image d’un artiste en proie au doute et à la désillusion, reflet de toute une génération qui n’a déjà plus de repères. Par certains égards, il annonce la rage de « Raging Bull » (1980) qu’il tournera tout de suite après.

En cinq films phares des débuts de Scorsese, ce DVD offre un bel aperçu de l’œuvre d’un réalisateur boulimique qui a fait sienne la devise de King Vidor « Un film pour moi, un film pour eux ». Un parcours exemplaire et irréprochable, en somme !

Marie Bergeret

Martin Scorsese. Courts métrages & documentaires. Edition Wild Side

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