Irène d’Alexandra Latishev

Découvert à l’occasion du Poitiers Film Festival 2014 où s’enchainaient les portraits de femmes frustrées, malades et désespérées, « Irène » d’Alexandra Latishev était certainement celui qui renfermait le plus de tendresse à côté des horreurs quotidiennes du monde déchu où son héroïne s’accrochait à la vie. L’histoire est simple : une femme assez jeune travaille dans un magasin de photocopies quelque part au Costa Rica. Elle vit avec sa mère et son fils et n’a de relations que celles imposées par les hommes et dans lesquelles il lui est impossible de s’épanouir. Au moment où elle perçoit une brève lueur d’espoir, tout dérape et elle tombe dans une profonde dépression.

irene

« Irène » n’est pas seulement bien écrit, c’est également un court-métrage brillamment mis en scène. Son rythme posé épouse des paysages mornes et laisse le temps aux lumières orangées et souvent dures de se déployer. De même, la construction quasi symétrique du film propose des correspondances audacieuses entre la première et la seconde partie du film. Pour s’en rendre compte, il suffit de voir avec quelle aisance Alexandra Latishev, la réalisatrice, pose, sans pratiquement un mot, les bases d’un récit où la répétition est le socle de la vie. Le temps circulaire et immuable est notamment manifeste dans les photocopies qui se déversent des machines comme l’eau s’écoule dans un fleuve, et dans ces plans où Irène observe le regard lointain son fils se salir tout en étendant le linge. Il faut aussi s’attarder sur les relations entre les personnages, du câlin que la jeune femme fait à son enfant endormi en rentrant chez elle avant de se blottir elle-même dans les bras de sa mère.

Irène est une fille mourante, une femme perdue. Après avoir essayé une fois de plus, de rencontrer quelqu’un, on a l’impression que c’est sa féminité et sa condition même qu’elle pleure et dont elle ne sait que faire, entre les remontrances de sa mère et ses hallucinations avec son fils. Son univers la condamne à une existence répétitive et faussement libératrice. D’où ces scènes qui se rejoignent et s’écartent comme le premier plan frontal où la protagoniste, comme enfermée sur elle-même, s’ennuie pendant qu’un homme s’affaire derrière elle et son pendant final où seule sur le cheval de bois d’un manège, elle s’aventure au plaisir solitaire dans un doux mouvement de haut en bas. C’est retirée, sans mère ni enfant, sans conjoint ni amant, l’enfance retrouvée dans un corps d’adulte, que réside l’unique possibilité d’une vie nouvelle pour elle. Le final est émouvant comme le recours au romanesque est utopique. Ce qu’elle subit n’est rien d’autre qu’un suicide intérieur : sa seule manière de quitter un ordinaire mort, c’est un retour rêvé à une période de la vie où tout était plus simple.

Nicolas Thys

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