Retour de flamme, l’intégrale éclairée

Pour eux, le temps est une poésie mais aussi une épreuve. Depuis plus de 20 ans, l’équipe de Lobster Films recherche, restaure, conserve et met en avant des fragments inédits de cinéma, depuis son invention en 1895 jusqu’à la fin des années 60. Ces films anciens tournés sur pellicule nitrate inflammable ont une durée de vie qui varie entre 80 et 90 ans, ce qui explique l’urgence à les sauver d’une décomposition inéluctable. Pour certaines copies, l’éphémère a déjà joué : les bobines sont rouillées donc inutilisables. Pour d’autres, même endommagées, le sauvetage peut par contre avoir lieu à temps.

Pour redonner vie à ces images, les membres de Lobster ont choisi de les faire partager de deux façons. En 1992, les films (courts pour la plupart) ont commencé à être projetés en salle, accompagnés au piano par Serge Bromberg, lorsqu’il s’agissait de sujets muets. Les séances Retour de flamme étaient nées. Dix ans plus tard, germa l’idée de lancer une collection DVD portant le même nom afin d’offrir également à domicile des raretés perlées d’antan. Depuis, six volumes et un coffret réunissant tous les films présentés dans les éditions précédentes sont sortis en l’honneur d’un cinéma inventif, malicieux et follement exquis. Aperçu de 15 titres  » lobsterisés », tous DVD confondus.

« Tulips shall grow » (animation Technicolor, USA 1942) : Dans un décor enchanteur et coloré, Jan rejoint de ses sabots pressés sa dulcinée, Janette, jolie locataire d’un moulin à vent. Ces deux-là s’aiment et se le disent par tulipes et gâteaux interposés. Soudain, le paysage s’assombrit et les cheveux se dressent sur les têtes de bois : une armée surgit, menaçante, et rase toute trace du bonheur d’antan (moulins, gâteaux, tulipes). Ciel ! Janette a disparu…

Réalisateur hongrois ayant fui le nazisme, George Pal est l’inventeur des « Puppertoons » liant les « puppets » et les « cartoons », ces marionnettes en bois animées filmées image par image en Technicolor. En 1944, il reçut un Oscar d’honneur pour ce genre double dont est issu « Tulips shall grow », remarquable regard sur la guerre et ses exactions.

« Mighty like a moose » (burlesque noir et blanc teinté, USA, 1926) : Ils sont mariés mais souffrent tous deux d’un défaut esthétique : lui, au niveau des dents, elle, au niveau du nez. Qu’à cela ne tienne : chacun de son côté se fait opérer en cachette. Méconnaissables, ils font connaissance en sortant de la clinique. L’amour les a repérés (patapouf). Que vont en penser les « vrais » conjoints ?

Cette comédie relevée est issue de la créativité d’un tandem prolifique : Charley Chase et Leo Mc Carey, associés à 45 reprises. Oublié aujourd’hui, le premier, tour à tour acteur, réalisateur et producteur, fut très populaire en son temps, discernable entre tous, par ses rôles de dandy séducteur à la tronche impayable (fine moustache, oreilles décollées, yeux facétieux, bouche pitre) assortie à des cheveux brillants de brillantine brillante.

Leo Mc Carey, lui, est notamment connu pour avoir été l’inventeur du duo Laurel et Hardy et le maître queux d’une certaine « Soupe au canard » servie en 1933 avec les survoltés Groucho, Harpo, Chico et Zeppo.

« Un Monsieur qui a mangé du taureau » (comique noir et blanc, France, 1935) : Après avoir dîné, un monsieur devient nerveux, enfonce des cornes sur sa tête et se rue sur tous ceux qui ont le malheur de croiser son chemin. La police demande des renforts à Madrid : rapidement, des toréadors sont dépêchés pour venir à bout du Monsieur qui a mangé du taureau…

Ce film irrésistible comporte plusieurs particularités fantasques : son histoire absolument cocasse, ses images muettes tournées en 1909, et l’insert d’un commentaire plus que fantaisiste en 1935. À quoi est due cette étrange mixité ? Certains films muets ont été sonorisés au moment des balbutiements du parlant, les tournages se révélant trop longs et compliqués. C’est le cas de ce film dans lequel le narrateur, un chansonnier connu dans les années 20 et 30 sous le pseudonyme de Bétove, livre une voix-off des plus extravagantes.

« Baisers volés » (noir et blanc et noir et blanc teinté, 1920) : « Cessez donc de me chatouillez ! « , « Vous êtes fou, John ! « , « Voyons, reprenez-vous mon ami. Que dira papa ? « , « Accrochez –vous, je vais vous faire perdre la tête », … Les sentiments muets au cinéma ? Tolérés, mais gare aux baisers.

La censure et le cinéma, une affaire intime. Devant ces baisers échangés dans les années vingt, la morale d’aujourd’hui n’aurait rien à redire, mais pour les censeurs de l’époque, ces scènes avaient bien eu un caractère « impudique » contraire aux bonnes valeurs morales. Perdues de vue, elles ont été retrouvées en 1997, près de Bruxelles, sur une bobine longue de 196 mètres. Leurs protagonistes peuvent désormais s’embrasser en toute tranquillité…

« Trois films de prévention du dessinateur O’Galop » (dessins animés, noir et blanc, France, 1918) : Comme le dit la chanson, « un petit verre d’alcool, c’est bien peu de choses ». Mais pris trop régulièrement, il peut avoir des effets ravageurs : provoquer des troubles de la vue, engendrer des enfants irrécupérables (« les enfants de l’alcool ») et mener à la prison ou à l’asile. L’alternative à cette noirceur : l’eau et la pratique du sport en plein air rendant fort et victorieux.

Au lendemain de la guerre, « Petites causes, grands effets », « Pour résister à la tuberculose » et « Le Circuit de l’alcool » ont fait partie d’une campagne de santé publique lancée en France. Marius Rossillon alias O’Galop, l’inventeur du pneumatique Bibendum Michelin, livra, à cette occasion, des inserts et des conclusions moralisatrices plutôt étonnantes dans le but de sensibiliser la population à l’alcoolisme et à la tuberculose.

« Le Cochon danseur » (comique noir et blanc, France, 1907) : Avec son smoking et son haut-de-forme, il a tout l’air d’un dandy sauf que dans la vie, c’est plutôt un cochon. Il offre un mouchoir à une jeune femme attirante qui n’en veut pas et qui le lui jette au museau. Finalement, elle se ravise, et lui ôte son petit haut. Ils se mettent à danser, main dans la patte.

Avant que le cinéma l’emporte sur le music-hall, celui-ci a formé au spectacle de nombreux comiques dont Chaplin, Keaton et les Marx Brothers. Sur d’autres planches et dans un contexte différent, ce numéro de Cochon danseur (daté de 1907) est un plan fixe de deux minutes, le montage et les angles de vue étant encore loin d’exister.

« Danse serpentine dans la cage aux fauves » (documentaire noir et blanc colorié au pinceau, France, 1900) : Découvrez un numéro exceptionnel de la ménagerie Laurent, avec des lions se ruant sur les murs et les parois de leur cage. Pour renforcer la tension, se trouvent à leurs côtés un dompteur ainsi que Mademoiselle Ondine, une danseuse qui par ses mouvements offre des ondulations à sa robe aux couleurs changeantes.

En 1892, Louis Fuller inventa aux Folies Bergères la danse serpentine dans laquelle les mouvements de bras se mêlaient à ceux des robes portées. Cette danse à la mode a donné lieu à différentes versions dont celle-ci, liée à un divertissement très populaire à l’époque : les fêtes foraines. Que ce soit pour le cinématographe naissant, les monstres de foire ou les numéros de bêtes sauvages, le public réclamait des attractions curieuses et sensationnelles. Dans le présent documentaire, les animaux côtoient des humains dont une danseuse à la robe magique grâce au coloriage au pinceau. Fantaisie garantie image par image derrière les barreaux.

« Les Femmes députées » (comique noir et blanc teinté, France, 1912) : Mesdames Dubois et Dupont se présentent aux élections des femmes députées. La campagne débute, les colleurs d’affiches et les électeurs prennent parti tandis que les tribunes s’improvisent dans la rue. Pendant ce temps, que font les maris ? Ils s’occupent plus ou moins soigneusement de la vaisselle et sortent avec leurs enfants retrouver les collègues également délaissés par leurs épouses pour la cause politique.

Daté de 1912, ce film de fiction évoque le militantisme des femmes, mais aussi la difficulté à ne pas y laisser des plumes de chapeaux lors des débats houleux à la Chambre. Pour rappel, en France, les femmes n’ont obtenu le droit de vote et d’éligibilité qu’en 1944 alors que leurs libertés avaient commencé à être réclamées par les suffragettes françaises en 1896 et par leurs consœurs britanniques en 1860.

« Les Gosses de la butte » (docu-fiction noir et blanc, France, 1916) : Ils ont reçu l’ordre du général Eugène de se préparer à un combat sans merci : tout à l’heure, ils entreront dans le chou de l’adversaire : la concierge du n°360 de la rue de Caulaincourt. Accompagnée de drapeaux, de chariots, de chiens et de munitions de toutes sortes, la parade se met en marche et passe à l’offensive, une fois arrivée à destination. Parbleu, l’ennemie est butée ! Vite, repli stratégique et évaluation des dégâts à l’infirmerie.

Mêlant documentaire et fiction, ce film court présente un Montmartre bien différent de celui d’aujourd’hui. Parsemé de champs et de moulins à vent, il permet, en pleine guerre, à une bande de gosses entreprenants d’imiter les grands hommes partis au front. À défaut d’Allemands, ce sont les concierges qui font les frais de leurs ardeurs belliqueuses.

« Arthème avale sa clarinette » (comique noir et blanc, France, 1912) : Arthème aime beaucoup sa clarinette jusqu’au jour où il l’avale. On ne le dit jamais assez : il faut toujours se méfier des instruments de musique…

Ce film très court frôlant les 4 minutes jouit de deux spécificités : il inclut des effets spéciaux étonnants (heureusement d’ailleurs, sinon ce pauvre Arthème aurait rudement mal à la gorge !) et il a fait l’objet d’une reconstitution image par image, les deux copies disponibles étant relativement endommagées.

« The Cook » (burlesque noir et blanc teinté, USA, 1918) : Un restaurateur emploie deux pitres dans son établissement : l’un à la cuisine (Fatty Arbuckle), l’autre en salle (Buster Keaton). Nul besoin de se soucier du contenu de la marmite ni de se demander où échoueront les commandes : ces deux énergumènes sont des professionnels même lorsqu’ils dégustent des spaghettis longs et collants !

L’intérêt de ce film, hormis ses facéties scénaristiques, tient évidemment à son casting et à sa date de réalisation. Pourquoi ? Quatre ans après « The Cook », Arbuckle, gloire du burlesque dans les années 10-20, est accusé du viol et du meurtre d’une starlette. Même si il est acquitté à trois reprises, sa carrière d’acteur est brisée. Qu’il est loin, le moment où un Keaton, prénom Buster débutait en tant que second rôle à ses côtés…

« Amour et publicité » (comédie noir et blanc, France, 1932) : Dans une vitrine d’un grand magasin, les mannequins ont été écartés au profit des humains aux visages et aux corps plus expressifs. Selon le règlement, on a le droit de dévoiler ses jambes, de chanter, de se marier devant Monsieur le Directeur, d’aller au bal et de recevoir son amant. Oui, mais est-on heureux pour autant ?

Bien avant la toute puissance de la télé-réalité, il y a eu « Amour et publicité » qui combinait déjà surexposition, voyeurisme et marketing. À noter que ce genre de comédie faisait office d’avant-programme dans les salles de cinéma.

« Excursion dans la lune » (féerie en noir et blanc coloriée au pochoir, France, 1908) : Un beau jour, les hommes eurent une toquade et décidèrent d’aller sur la lune. Dans cette optique, ils construisirent une fusée, rencontrèrent les autochtones (les lunatiques ou les lunaires ?) et enlevèrent la fille du seigneur local. L’excursion fut une réussite, leur caprice fut une succession de tableaux.

Segundo de Chomon, pionnier du cinéma espagnol et réalisateur d’« Excursion dans la lune », s’est clairement inspiré de son maître Méliès et de son « Voyage dans la lune » (1902). Sa balade se veut féerique (ah, les beaux effets spéciaux), muette et coloriée au pochoir, avec une petite différence toutefois par rapport à la version originelle : les yeux de l’astre demeurent intacts.

« Post no bills » (burlesque noir et blanc, USA, 1923) : Avoir un associé n’est pas de tout repos, surtout quand celui-ci est un incapable. Comment inciter au travail un homme qui commence tard et finit tôt, n’a rien de mieux à faire que draguer la caissière et donner des coups de pieds au derrière de la collectivité ? En l’obligeant à coller des affiches dans la ville, même si il a une conception particulière de cette mission.

Cette comédie relevée est portée par le fantaisiste James Parrott. Frère cadet de Charley Chase, il commença sa carrière au cinéma grâce à son aîné qui le fit entrer dans les studios Hal Roach en tant que scénariste et figurant sur les films de Stan Laurel et Harold Lloyd. En 1922, James écrivit et joua sur un autre registre, « The Paul Parott Comedies », sa propre série dont est extrait « Post no bills ».

« The Pest » (burlesque noir et blanc, USA, 1923) : Vainement, il tente de vendre la vie de Napoléon, seulement, les personnes qu’il rencontre sur son chemin ne sont pas vraiment conciliantes à l’égard de sa tactique d’approche et de son discours commercial. Pourtant, il s’accroche, et lorsqu’il fait la connaissance d’une jeune femme charmante harcelée par son propriétaire, il prend les devants. Un combat légitime, un ennemi farouche, une occasion de passer pour un héros ? Voilà qui est bonapartiste à souhait.

Issu du music-hall, Stan Laurel fit ses armes humoristiques en 1908 dans la troupe de Fred Karno aux côtés de Charlie Chaplin avant de s’essayer dix ans plus tard au cinéma. Réalisé en 1928, « The Pest » fait partie des « Stan Laurel Comedies », ces courts métrages burlesques produits par Guilbert Anderson, dans lesquels sont déjà présents la maladresse, l’incompréhension, l’innocence, l’absurde et le mime de celui qui s’associera plus tard avec un certain Oliver Hardy.

Katia Bayer

Coffret Retour de flamme : l’intégrale – 6 DVD (Lobster Films)

Article paru sur Cinergie.be

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