Damien Collet : « J’aime l’éclectisme et l’inventivité de Jacques Demy »

« La demi-saison » est un film d’animation de Damien Collet qui parle d’une rencontre : les prémisses d’une histoire d’amour, dans les rues de Bruxelles, sous la pluie. Dernièrement en compétition au festival Partie(s) de Campagne (Ouroux-en-Morvan), le film sera présenté ce mois-ci aux Rencontres Cinématographiques de Gindou et au Festival International du Film Nancy-Lorraine.

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Peux-tu nous raconter ton parcours ?

Je viens de Lyon où j’ai suivi une formation musicale au Conservatoire. Après le lycée, je suis parti en Belgique pour étudier le cinéma à l’INRACI, une école bruxelloise basée principalement sur l’apprentissage technique. Cela m’a permis d’appréhender les différentes spécialités du cinéma et d’acquérir un langage commun avec les techniciens, ce qui me paraît intéressant quand on essaye de diriger une équipe. J’ai eu l’occasion d’y réaliser un film de fin d’études, «  Le sens de l’orientation ».

Avec d’autres membres de ma promotion, nous avons monté une association afin de mettre au point nos propres projets, cela m’a permis de produire une fiction, « A peine », et mon film actuel, « La demi-saison ». Entre temps, j’ai fait quelques projets plus courts, notamment un film de deux minutes pour « Court-circuit », le programme d’ARTE autour du court métrage.

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« La demi-saison » est ton premier travail en animation. Peux-tu nous expliquer ce choix formel alors que le propos du film se prêtait tout autant à la fiction ?

Pour commencer, j’avais envie de faire de l’animation, tout simplement. D’autre part, j’avais commencé à écrire le scénario d’un court métrage qui se voulait un hommage ou en tout cas qui faisait référence au cinéma de Jacques Demy. Associer les deux a été une évidence à plusieurs points de vue. D’une part, l’animation me permettait beaucoup plus facilement de faire de multiples citations visuelles, de recréer des décors, des costumes, des personnages, des chorégraphies… Ça a notamment été indispensable dans la scène centrale du film, lorsque les personnages déambulent dans une ville imaginaire entièrement composée de décors de différents films de Jacques Demy.

Ensuite, le film est construit sur deux niveaux, la réalité, plutôt visuelle, et l’imaginaire, plutôt sonore. Cela me permettait d’entrée de jeu d’établir de la distance avec ce qu’on voyait à l’image et de brouiller cette frontière entre réel et imaginaire. Enfin, Jacques Demy a fait ses premiers pas dans le cinéma en bricolant de petits films d’animation dans son grenier. Il avait cette envie, alors il l’a fait. Cela me semblait rassurant et cohérent, lorsque je me suis lancé tête baissée dans une démarche similaire.

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Pourquoi cette fascination pour Jacques Demy ?

Pour sa liberté justement. J’aime la filmographie de Jacques Demy pour certains films en particulier mais surtout dans sa globalité. Il a fait des choses très différentes, des essais, des expériences, des choses folles, personnelles, qui n’ont pas toujours été bien reçues d’ailleurs. Mais de l’ensemble, se dégage en plus de la poésie et de certaines thématiques récurrentes, une grande audace. Alors bien sûr, on a essentiellement retenu de son travail son rapport à la musique et aux couleurs, mais même à l’intérieur de ça, il y a des choses très différentes. J’aime cet éclectisme et son inventivité.

Peux-tu nous expliquer la structure musicale de « La demi-saison » ?

J’accorde moi-même beaucoup d’importance à la musique dans les films, et j’aime en général les ponts entre les différentes disciplines artistiques. Comme je le disais, le travail de Jacques Demy est connu pour ses comédies musicales et surtout pour sa collaboration avec Michel Legrand. Il fallait que le film s’ancre là-dedans. Mais le film n’est pas fait pour être vu uniquement par des fans de ce cinéma-là. Au contraire, le but du film est que le spectateur ne puisse voir aucune des références à Jacques Demy, mais de voir une histoire d’amour et, je l’espère, de la poésie. J’ai donc essayé de faire un film musical, mais pas forcément une comédie musicale. La comédie musicale est une citation, au même niveau que le reste des références.

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Du coup, la seule phrase chantée est celle qui donne le titre au film et le passage chorégraphié n’est pas une parenthèse, comme c’est le cas dans de nombreuses comédies musicales, mais fait partie de la narration.

L’idée était plus de travailler la musique un peu a la manière de « Pierre et le Loup ». Utiliser les cordes pour le personnage féminin, les cuivres pour le personnage masculin, et mélanger les deux lorsqu’ils se rencontrent. Une autre manière de raconter l’histoire, qui permet de relier les deux niveaux de réalité dont je parlais.

Quelle importance revêt le dialogue en alexandrin ? Est-ce qu’il fait simplement référence aux codes classiques de la comédie musicale ?

L’idée vient d’une séquence des « Demoiselle de Rochefort ». Le film alterne les séquences parlées et chantées, et d’un coup, au milieu du film, sans raison apparente, les personnages disent leurs alexandrins sans les chanter. Cela donne l’impression très curieuse d’être à la jonction entre la réalité et l’idéalisation de la réalité. Ça fait écho au propos du film : il ne tient qu’à nous de basculer de l’autre côté, d’idéaliser notre vie et d’en faire une comédie musicale. J’ai essayé de reproduire cet effet d’écriture. Les alexandrins donnent une distance par rapport a ce qui est raconté. De la même façon que l’animation donne du recul à la réalité de l’image, l’alexandrin en donne à la voix off du narrateur.

Par ailleurs, les alexandrins donnent d’emblée au texte un côté très écrit, cela permet d’accepter plus facilement le jeu sur le sens des mots et leur sonorité. Je trouvais ce jeu avec la langue important à travailler puisque que c’est cette voix off qui nous fait partir dans l’imaginaire. Après, bien sûr, le procédé est justifié par la narration, il fait partie intégrante de l’histoire.

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Comment gère-t-on la réalisation quand on s’occupe de l’animation et de la musique de son propre film ?

C’était juste plus simple sur ce projet vu que j’avais envie de jouer sur des références autant dans le son qu’à l’image et que la construction musicale était partie prenante dès l’écriture du scénario. Il me semblait plus compliqué de communiquer mes envies à une tierce personne que de le faire moi-même. Mais la bande son ne se résume pas à la musique. Il y a beaucoup de travail sur le montage son que je n’ai pas fait moi-même. Le monteur son Julien Mizac a justement dû composer avec l’omniprésence de la musique et recréer un univers sonore complet, ce qui n’était pas forcement facile. La seule chose qui change quand on a plusieurs casquettes, c’est la longueur du projet. Forcement, ça prend plus de temps et il faut tenir la distance.

Que penses-tu d’un festival comme Partie(s) de Campagne ?

C’est un festival que j’aime beaucoup, j’ai eu l’occasion d’être présent à plusieurs éditions, pour présenter un film ou juste pour le plaisir. Je pense qu’il est important pour la carrière d’un film d’être projeté dans de grands festivals renommés pour qu’ils soient vus par des acheteurs, des programmateurs; ces grands festivals sont des endroits privilégiés pour les rencontres professionnelles. En contrepartie, c’est très intéressant pour un réalisateur d’être projeté dans un festival comme Partie(s) de Campagne, un festival à taille humaine.

On a peu d’occasions de rencontrer autant les spectateurs : c’est tout un village qui vit au rythme du cinéma pendant quelques jours.  Les rencontres se font dans le jardin, chez l’habitant, très simplement, ou on surprend des conversations à propos des films autour d’un café sur la place du village, dans la rue, entre deux lieux de projections. C’est aussi ça la force de ce festival : le cinéma prend possession d’espaces très différents, dans les granges, en plein air, dans les bois, avec les animations de rue. C’est l’occasion de voir les multiples formes que peut prendre le cinéma, via la compétition de courts métrages bien sûr, mais aussi avec les ateliers d’enfants qui font les bandes annonces du festival, les passionnés qui travaillent tout au long de l’année pour nous présenter de vieilles pellicules oubliées.

Quels sont tes projets ?

Je suis en train de finir un nouveau court métrage d’animation autour du monde de la peinture. Les personnages principaux sont les œuvres elles-mêmes qui aimeraient s’affranchir des musées. Ensuite, je ne sais pas encore ce qui avancera le plus vite, un scénario de fiction ou d’animation. Je manque de temps, pas de projets…

Propos recueillis par Juliette Borel, Adi Chesson et Marie Bergeret

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One thought on “Damien Collet : « J’aime l’éclectisme et l’inventivité de Jacques Demy »”

  1. un film formidable!
    belle image! belle vue! belle music! et plus important, histoire touchante!
    Fortement conseillé!

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