The Ghost of Piramida d’Andreas Koefoed

À la fois film et album musical, « The Ghost of Piramida » est le fruit de la collaboration entre le réalisateur Andreas Koefoed et le groupe de rock indépendant Efterklang. Ce moyen-métrage a été présenté cette année à Bruxelles au festival international du documentaire Millenium.

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À leur demande, Andreas Koefoed a suivi les trois musiciens danois dans un aventureux périple créatif. Leur mission : récolter des sons dans la ville de Piramida, ancienne cité minière abandonnée, située à quelques mille kilomètres du Pôle Nord. Piramida fut rapidement construite dans les années 50, convoquant toute une vague d’émigrés russes amenés à travailler pour l’exploitation minière. Elle fut vidée tout aussi vite en 1998 lors de la cessation des activités de forage. Chaque foyer n’a pu prendre avec lui que le strict minimum transportable en avion. Demeurent alors de nombreux appartements laissés en plan, des vies restées en suspens. Les scènes du quotidien paraissent figées, prises par le froid dans un instantané photographique : désordre sur les tables, sièges renversés, portraits accrochés aux murs, photos de charme… La lumière polaire rasante persiste des heures dans ces rues abandonnées et ces installations privées de sens, plongeant les lieux dans une atmosphère fantomatique.

Les membres du groupe s’en donnent à cœur joie et voient en cette ville désertique une multitude de potentialités sonores. Ils font s’effondrer les liasses de dossiers médicaux ou résonner en chœur de cathédrale les tuyauteries. Ils brossent les verres gelés de l’entrepôt de bouteilles ou courent dans un panel de rythmes variés sur un ponton. L’exploitation des bruits domestiques au sein des habitations n’est pas sans rappeler le court-métrage de Ola Simonsson et Johannes Stjärne Nilsson « Music For One Appartement And Six Drummers » : six musiciens s’introduisaient par effraction dans un appartement et donnaient, avec les objets et meubles de chaque pièce, un concert improvisé.

À cette réappropriation ludique et actuelle de Piramida, viennent se mêler des images d’archives prises en super 8 par l’un de ses anciens résidents, Alexander. La voix off lente et articulée de ce narrateur déroule sur des extraits de film un long tapis de clichés réveillés, d’échantillons d’un âge d’or révolu. Pour Alexander, cette vie autarcique, éloignée des réalités historiques du bloc soviétique, scintille en paradis perdu. « It was like we all knew that something beautiful had come to an end ». Les images d’époque composent des unités de montage, des pièces primaires du film d’Andreas Koefoed. Elles sont aussi parfois utilisées en éléments secondaires lorsqu’elles sont projetées dans l’appartement d’Alexander à Moscou, sur ses tapisseries à motifs, sur son lit, son corps et son visage. Le processus de la mémoire s’incarne dans ces projections d’archives et s’envole en une belle métaphore double. L’omniprésence écrasante du souvenir est mâtinée d’une part d’envoûtement. La réminiscence introduit la renaissance d’un monde et la création d’un univers mental compensatoire d’une vie soufflée.

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« The Ghost of Piramida » se déploie sur le mode de la surimpression. Le film juxtapose les temporalités et les espaces jusqu’à la confusion. Il mêle les sons et les images dans une porosité des appartenances : les créations sonores couvrent les archives, la voix off convoquant le passé perce sur les prises de vue récentes.

Ces mélanges ne font que plus ressentir le relief des contrastes. L’importance de la vie en société, de la communauté dans les images d’archives s’oppose à la solitude d’Alexander et des musiciens. Une scène d’allégresse collective et festive donnée dans le centre culturel résonne avec nostalgie lorsqu’Efterklang s’essaye sur le piano désaccordé de ce même lieu aux sièges désespérément vides.

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Le film n’est pas pour autant dénué de légèreté et d’humour. Dès les premières minutes, le groupe est mis au parfum par un garde local taciturne et brut de décoffrage : les ours polaires sont une menace bien présente pour qui circule dans les parages. S’ensuit une énumération de tous les accidents mortels survenus à Piramida. En contrechamps, les visages des musiciens se décomposent progressivement. Leur peur plus ou moins assumée se maintient et devient un réel ressort comique du film. Le motif de l’ours polaire apparaît aussi dans les archives avec l’étonnante saisie de la venue d’un ours dans la ville, et d’une peur générale maîtrisée.

Avec le projet d’Efterklang et du réalisateur Andreas Koefoed, « The Ghost of Piramida » redonne vie à cette ville exsangue. Le retour d’une présence humaine et la mise en son d’un espace déserté depuis longtemps, le travail des outils cinématographiques (son et image) comme matière brute et malléable, ainsi que le pouvoir démiurgique du montage et des surimpressions mènent à un véritable dispositif de réanimation au sens étymologique du terme. Il s’agit là, grâce à l’expérience collective, de réinsuffler de l’âme à une cité enfouie.

Juliette Borel

Consultez la fiche technique du film

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