Karaoké Domestique d’Inès Rabadán

Présenté dans le cadre de la compétition « Travailleurs du monde » cette année au Festival Millenium, « Karaoké domestique » est une interrogation pleine d’humour et de poigne sur le milieu des titres-services et de l’aide ménagère en Belgique. Son auteur, cinéaste et vidéaste Inès Rabadán, fait preuve d’une grande originalité et livre une œuvre qui divertit et interpelle à la fois.

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Usant d’un procédé des plus bluffant jamais vus dans le genre du documentaire, Rabadán se place elle-même devant sa caméra pour présenter les témoignages de trois femmes de ménage et de leurs employeuses respectives. Avec un travail de doublage remarquable et à peine perceptible, elle passe constamment d’un « personnage » à l’autre, brouillant ainsi les pistes et laissant comme seul repère des timbres modulants et des accents variés. Les notions « prêter sa voix » et « être porte-parole » gagnent une toute autre signification.

Si plus d’un passe à côté de cet artifice, c’est que Rabadán a réussi son trompe-l’œil. Le sujet du film – à savoir la condition des travailleuses – reste néanmoins limpide et univoque. Avec un parti pris résolument féminin, elle dresse le portrait d’un phénomène qui touche principalement les femmes (jusqu’à 77% du groupe cible). L’enjeu dépasse la question du genre pour s’étendre à celles de l’immigration et de la justice sociale en général. Les témoignages sont révélateurs d’une relation ambiguë et pas toujours assumée dans le monde démocratique développé : celle entre classe dominante et classe dominée. Les discussions autour de l’appellation de la fonction – « aide ménagère », « femme de ménage », « domestique » ou encore « (celle) qui vient faire le ménage » – trahissent un souci de distinction sociale. Les employées cherchent avec optimisme une certaine dignité dans leur travail alors que les employeuses justifient tant bien que mal leur besoin d’aide au ménage. Les unes comme les autres s’interrogent sur cette profession problématique, vestige d’un féodalisme qui, en de termes extrêmes, offre par le biais d’un certain esclavage une émancipation matérielle ou symbolique. Même si elles tergiversent entre l’assurance d’un travail stable et une légitime soif d’épanouissement, entre la survie et la passion, ces femmes sont tout de même mues par l’envie de changer leur situation et aspirent toutes à une liberté.

La véridicité palpable des témoignages percute le « mensonge » manifeste à l’écran, lorsque la cinéaste se présente et se représente de manière contradictoire, ou qu’elle fait référence à un pendentif de Sainte-Lucie invisible, avant que l’on se rende compte de la théâtralité de la démarche. Le documentaire se distancie du réel, sa condition première, pour s’approcher du simulacre pur. Curieusement, le propos est ainsi davantage renforcé. Rabadàn parvient à jouer sur cette brèche entre réalité et fiction en parsemant sa mise en scène de plans métonymiques des vrais protagonistes – des mains en gros plan, des vues de dos d’une femme pianotant… – dans un grain vidéo marqué et clairement contrasté à l’image pour le reste soignée. S’inspirant de la technique du karaoké, Rabadán donne un visage aux femmes sans visages, et la parole aux femmes sans voix, dans la pudeur et le respect total du sujet.

Adi Chesson

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