Water Project/Projet Eau

« L’eau, c’est la vie »

Parmi les nombreux programmes proposés cette année au 35ème Festival du court métrage de Clermont-Ferrand, nous avons eu le plaisir de regarder le « Projet eau »/ »Water Project ». Initié par Yael Perlov du département du film et de la télévision de l’université de Tel Aviv, ce projet regroupe 2 programmes de 9 courts métrages réalisés par des cinéastes israéliens et palestiniens. Avant cela, toujours dans la volonté de redéfinir les rapports entre Israéliens et Palestiniens, deux autres séries de courts métrages avaient été réalisés, notamment autour du thème du café.

Les courts métrages programmés cette année montrent tous à quel point le cinéma moyen-oriental explore sans cesse les limites de l’interdit pour mettre en avant les conditions de vie, les tensions et les difficultés quotidiennes liées au conflit qui l’habite. On se rend compte aussi combien dans les territoires occupés le manque d’eau et sa nécessité dictent la vie de ses habitants jusque dans les moindres détails. La collaboration entre les réalisateurs issus des deux côtés de la frontière s’est avérée des plus réussie tant les films présentés ressortent du lot de ce que l’on a l’habitude de voir grâce à leur manière ingénieuse et audacieuse de décliner la thématique de l’eau à travers des fictions et des documentaires exemplaires.

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Dans « Still Waters » de Maya Sarfaty et Nir Sa’ar, un jeune couple d’Israéliens profite d’un moment de liberté, loin de l’agitation de Tel Aviv, pour se ressourcer un temps au bord d’une rivière. L’endroit idyllique sert également de point d’eau à un groupe de Palestiniens venus travailler illégalement dans la région voisine. Dès l’arrivée des Palestiniens, la réalisatrice fait ressortir la tension en filmant les protagonistes de très près, captant leurs regards craintifs et leurs gestes trahissant une certaine angoisse. Tout se joue dans le non-dit où l’on sent la peur de l’autre l’emporter sur l’envie de le connaître. La jeune fille se retrouve le centre d’intérêt, de convoitise et de désir. Consciente que sa féminité attise les regards des jeunes hommes peu habitués à voir leurs femmes aussi peu vêtues, elle tente néanmoins de surmonter ses appréhensions en tissant un lien d’amitié en leur proposant à boire car la rivière est polluée. En plus d’être une nécessité vitale, l’eau devient ici symbole d’unification. La mise en scène plonge les personnages dans une nature sauvage, loin de tout points de repères, les obligeant à se regarder en face, à s’affronter sans armes pour finalement se parler.

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Parmi les trois documentaires de la sélection, « The Water Seller » (Le Vendeur d’eau) de Mohammad Fuad fait partie de ces films qui sensibilisent à la question du conflit israélo-palestinien par un regard posé sur un cas particulier, celui du travail d’Abu Firas, livreur d’eau dans la région de Bethléem, raconté de façon plutôt classique. Là, les habitants souffrent d’une pénurie d’eau et se retrouvent dans l’obligation de l’acheter à des prix élevés. Par le biais de questions-réponses, d’une caméra témoin et relais, en manque d’originalité formelle, le réalisateur a néanmoins le mérite de révéler la précarité dans laquelle les habitants de Cisjordanie sont plongés. Il met en avant l’injustice liée à la politique de déracinement. « L’eau, c’est la vie » affirme le transporteur d’eau. Comment peut-on penser à construire un avenir si la seule préoccupation des individus est de s’assurer que des besoins premiers sont comblés ? Comment vivre quand il faut avant tout survivre ?

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Yona Rozenkier, quant à lui, traite du conflit dans une fiction maîtrisée de bout en bout. « Raz and Radja » (Raz et Radja) met en scène Raz, un soldat israélien et Radja, un prisonnier palestinien, cultivateur de pastèques n’ayant pas respecté le couvre-feu car il voulait fermer le robinet d’eau qui arrosait ses pastèques. L’eau n’est ici qu’un prétexte. Bloqués dans un camion en panne et attendant du renfort, les deux hommes partagent l’envie de s’enfuir; le soldat israélien, parce qu’il a un rendez-vous chez “le médecin de la tête” et le prisonnier palestinien, parce qu’il veut rentrer chez lui. Tous les moyens seront bons pour tenter de quitter ce lieu. Ayant choisi l’humour proche du burlesque, Rozenkier frôle également du côté de l’absurde en présentant un Raz en anti-héros désabusé et complètement perdu. Le tête-à-tête, qui commence dans l’agressivité, se mue en une légèreté de ton presque amusante malgré le contexte et se termine dans un climax où la folie et la violence finissent par dominer dans cette relation d’amitié qui commençait à naître. Très à l’aise dans ces transitions, le réalisateur livre un film fort et profond dont le final sur l’air disco de Boney M « Rivers of Babylon » souligne l’incapacité du personnage à répondre à ce que la société et la patrie exigent de lui : être un bon soldat. Mais Raz n’a que faire de l’armée et ses contraintes, il n’a pas du tout envie de se battre. Avec son côté “Full Metal Jacket”, le film de Yona Rozenkier est un des plus réussis de cette sélection.

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D’une toute autre facture, « Make Yourself At Home » (Faites comme chez vous) de Heli Hardy s’attarde sur les différences qui touchent les communautés israéliennes et palestiniennes. Le film commence par un gros plan sur une jeune femme qui se lave les mains. Très vite, on visualise Rauda, une adolescente coquette. De l’autre côté de la cloison, sa mère lui somme de ne pas utiliser toute l’eau car ses frères doivent encore se laver. Elle sort, met son voile et se rend dans une maison d’un quartier riche pour effectuer son premier jour de nettoyage. La maison respire le luxe, le calme et la volupté. Le contraste entre les deux milieux sociaux est frappant. Noya, la fille des propriétaires est seule, elle doit avoir le même âge que Rauda. L’une est israélienne, l’autre palestinienne, l’une est issue d’une famille riche, l’autre d’une famille pauvre, l’une se baigne dans la magnifique piscine alors que l’autre en profite pour remplir quelques bouteilles pour les ramener chez elle car l’eau y est rare. Avec une narration aux accents dichotomiques qui arrive à dépasser le cliché grâce à une mise en scène tout en finesse, un jeu d’actrices sensible et une utilisation sensuelle de la caméra, Heli Hardy aborde les différences culturelles, religieuses et sociales qui divisent Israéliens et Palestiniens tout en soulignant leurs ressemblance dans la quête de féminité des deux jeunes filles.

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Enfin, le dernier film ayant retenu notre attention est « Eyes Drops » (Gouttes d’eau) de Mohammad Bakri. Pour les connaisseurs, le nom de Bakri n’est pas inconnu. Ce réalisateur, acteur, homme de théâtre est un peu l’un des symboles de l’union israélo-palestinienne tant il semble être à l’aise dans ces deux cultures qu’il a complètement intégrées. Ce n’est donc pas un hasard si on le retrouve à collaborer à ce « Water Project ». « Eyes Drops” est une fiction documentaire dans la mesure où Bakri raconte un moment de sa vie, n’hésite pas à souligner que son histoire est basée sur une histoire vraie et se met en scène aux côtés de ses fils Ziad et Saleh qui jouent leurs propres rôles. En voix off, Bakri raconte. Sa voix rauque et chaude fait remonter le spectateur dans un moment de la vie du réalisateur, celui où il montait une pièce à Tel Aviv avec la collaboration de son fils Saleh qui y interprétait l’un des rôles principaux. Pour l’occasion, Mohammad et Saleh logeaint chez Ziad. A côté de leur maison, vivait leur voisine Sarah, une survivante de l’Holocauste. Cette dernière souffrait d’une maladie des yeux et les confondait tous les trois en leur demandant à chacun tour à tour de lui mettre des gouttes dans les yeux.

Dans « Eyes Drops », Bakri mêle narration contée et narration réaliste en recourant à des images prises sur le vif dans les rues de Tel Aviv. On y sent l’appartenance à une double culture et la volonté de bannir les barrières de l’indifférence. Tout empreint de nostalgie, le film de Mohammad Bakri mêle mémoire individuelle, celle du réalisateur et mémoire collective, celle du personnage de Sarah qui parcourt son album photos en montrant des personnes disparues dans la folie nazie. L’artiste poursuit sa volonté d’unifier deux peuples victimes de l’extrémisme de ceux qui les gouverne.

L’intérêt principal de ce « Water Project » a naturellement été de voir comment les réalisateurs israéliens et palestiniens ont développé des histoires dans lesquelles on retrouve directement ou indirectement le conflit qui les oppose. Tous ont souhaité montrer à leur façon les différences et les ressemblances de leurs peuples, suggérant par là une volonté profonde de vivre en paix, et dénonçant une guerre qu’ils rejettent.

Marie Bergeret

Consulter les fiches techniques de « Still Waters », « The Water Seller », « Raz and Radja », « Make Yourself At Home », « Eyes Drops »

Ces films sont programmés au Festival de Clermont-Ferrand dans le cadre des programmes Water Project W1 et W2

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