Je suis une ville endormie de Sébastien Betbeder

« Je suis une ville endormie » deviendra bientôt « Les nuits avec Théodore » dans une version agrémentée de 7 minutes supplémentaires qui sortira au cinéma le 13 mars prochain. Présenté pour la première et unique fois à Clermont Ferrand dans sa version courte (59 min tout de même), le film de Sébastien Betbeder – à mi-chemin entre le conte et le documentaire – est un essai passionnant et libre. L’histoire d’un homme, Théodore, qui tombe amoureux d’une femme, Anna, et d’un parc, les Buttes Chaumont.

Acte I. C’est l’été à Paris. Lors d’une fête, Théodore voit Anna. Anna voit Théodore. Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils se plaisent. La rencontre se poursuit sur le trottoir le long des grilles du parc des Buttes Chaumont bientôt escaladées par les deux amoureux d’un soir. Ils y passeront leur première nuit ensemble et initialiseront ainsi un rituel sans se douter de l’engrenage déclenché.

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Le parc des Buttes Chaumont – véritable personnage à part entière – nous est présenté lors des trois premières minutes du film (qui pourraient ressembler au début d’un documentaire) à travers des images d’archives et des prises de vues actuelles. Pourtant, déjà l’étrangeté et le mystère sont comme palpables, et la voix off de Natalie Boutefeu n’y est pas pour rien. Douce et secrète, elle évoque les légendes du parc dont un réseau de galeries qui mèneraient à une salle cachée aux pouvoirs magiques. L’expression « le décor est planté » n’aura jamais été aussi juste.

Théodore (Pio Marmai) et Anna (Agathe Bonitzer) se revoient la nuit suivante et celle d’après, retournent au parc où ils fêtent les 28 ans de Théodore aux chandelles et au champagne. En voix off Anna nous dit, « bientôt nous renoncions à ce qui faisait notre quotidien pour profiter de nos nuits dans le parc ».

Acte II. L’épisode romantique de la rencontre est interrompu net au milieu du film par l’interview face caméra d’un psychiatre. Celui-ci raconte l’histoire d’un patient qui traversait chaque jour les Buttes Chaumont et qui, suite à une mutation en province, tomba gravement malade. Le retour quotidien au parc fut son seul salut.

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Il est alors clair que Théodore – qui souffre de crises d’asthme lorsqu’il est loin du parc – va suivre le même chemin. Ses demandes de rendez-vous nocturnes dans le parc se font plus pressantes et systématiques. Il s’y rend même seul et, perché dans les arbres, observe un groupe de gens méditant mystérieusement sur la pelouse. Anna, inquiète de la situation, l’emmène loin de Paris, mais les crises de Théodore le reprennent (« le répit ne dura que trois petit jours »), rattrapant le couple et le précipitant vers sa chute.

« Je suis une ville endormie » convoque souvent la simplicité et la puissance des tragédies jouées à l’opéra. Celle de personnages, mués par la passion, en proie à un destin auquel ils ne peuvent échapper, à des forces qui souvent les dépassent. C’est le cas de Théodore, impuissant face à l’appel du parc et incapable de revenir à la raison, même prévenu par Anna qui tente de le sauver. Comme dans toutes les tragédies, le spectateur sait que l’histoire finira mal et qu’il arrivera malheur, soit par un sacrifice soit par une mort.
Le film de Sébastien Betbeder ne déroge pas à la règle mais se joue aussi des codes. En mélangeant images d’archives, interviews, fiction, faits réels, couple de cinéma et récit à la première personne, Betbeder prend un malin plaisir à brouiller les pistes narratives en explorant le champ des possibles filmiques.

Déjà avec « La vie lointaine » (2009) et « Yoshido » (2011), le cinéaste optait pour des films courts flirtant avec les soixante minutes, limite imposée du court métrage. En s’autorisant ce format il se permet aussi d’expérimenter et d’emporter son récit vers une amplitude et une ambition plus grandes. Réjouissons-nous que la sortie au cinéma du film rebaptisé « Les nuits avec Théodore » lui permette de toucher un public plus large que celui des festivaliers.

Amaury Augé

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