Nijuman no borei (200000 fantômes) de Jean-Gabriel Périot

“Pro Hiroshimae defunctis”

Parce que Jean-Gabriel Périot sait très bien qu’entre l’horreur et la façon de la représenter, il existe un gouffre immense, cet humaniste convaincu a voulu témoigner à sa façon de la plus grande catastrophe nucléaire que le monde a connue et raviver ainsi les flammes d’un souvenir honteux. « Nijuman no borei » rappelle avec une originalité remarquable la nuit du 6 août 1945, celle qui a vu la destruction d’Hiroshima.

À l’aide d’une multitude d’images d’archives, Périot s’amuse à retracer l’histoire d’Hiroshima, de 1914 à 2006. Celle-ci peut se partager en deux parties, avant et après l’explosion de la bombe atomique. Il livre un portrait éclaté de la ville nous confrontant à l’impossibilité de retracer la linéarité d’un passé douloureux. Les images d’archives se superposent les unes aux autres faisant l’effet de dias de famille que l’on passe après un bon repas, se remémorant telle coupe hideuse ou tel objet perdu au fil des déménagements. Et pourtant, ce n’est pas une histoire individuelle que tente de nous conter le cinéaste mais bien une histoire collective. Au même titre que les dates historiques que l’on arbore avec fierté, cette tragédie doit être déterrée des abîmes de la mémoire et expliquée au monde pour ne plus la répéter mais aussi pour prendre conscience que même si l’on n’était pas là la nuit du 6 août 1945 et que l’on n’y a rien vu, Hiroshima réside en nous malgré tout, comme un murmure incertain, comme une preuve tangible de l’indicible.

L’audace formelle dont le film fait preuve dénote d’une volonté d’impliquer totalement celui qui regarde, au-delà de l’informer, Périot choisit de lui faire ressentir l’absence et le manque perçus dans les clichés d’avant et après la catastrophe. Dans la difficulté de représenter le néant, il intègre une image blanche, des silences significatifs et puis surtout la chanson “Larkspur et Lazarus” de Current 93 qui offre une magnifique réponse sonore aux images d’archives, comme si la poésie seule pouvait nommer l’ineffable et s’en approcher au point de s’unir à lui. Dédié aux 200.000 fantômes qui hanteront toujours la ville d’Hiroshima, « Nijuman no borei » est à l’image du Dôme de Genbaku, un véritable hymne à la paix.

Marie Bergeret

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Article associé : l’interview de Jean-Gabriel Périot

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