Night Mayor de Guy Maddin

The truth of the false star

Repéré entre autres au festival de Clermont Ferrand en 2011, où il a emporté le Grand Prix Labo haut la main,  « Night Mayor » de Guy Maddin est un exercice dans le genre biographique, au sens le plus large du terme. Le dernier court métrage du réalisateur canadien est à la fois caractéristique et atypique de son style et vient couronner sa filmographie déjà bien singulière.

Nihad Ademi, photographe et Winnipegois comme Maddin lui-même, se met en scène pour jouer son propre rôle d’immigré bosniaque, sauf qu’il troque son appareil pour un tuba et transpose son histoire des années 90 post-guerre yougoslave vers les années 40 au Canada. Faiseur d’images en fiction comme en réalité, Ademi incarne un scientifique fou qui tire parti de l’énergie de l’Aurore boréale pour créer un appareil audiovisuel organique appelé « télémélodium ». Celui-ci capte et retransmet les images les plus intimes du pays, sorte de téléréalité avant la lettre, et Ademi se proclame Night Mayor (maire de nuit) de Winnipeg.

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Ceux qui s’aventurent à chercher dans l’œuvre de Maddin un message social manifeste pourront se féliciter de trouver dans ce film une thématique complexe derrière un sujet anecdotique, ce qui est inhabituel pour le cinéaste principalement formaliste. D’une part, se pose la question de l’identité, en l’occurrence canadienne : le film se présente comme une émission télévisuelle intitulée « Faces of Canada » et prend la forme d’un témoignage collectif de Ademi et de ses enfants sur l’immigration de leur famille et leur intégration dans la culture d’accueil. D’autre part, semble s’opérer en filigrane une dénonciation de l’invasion des images et du manque de respect de la vie privée, le côté Big Brother de la culture populaire d’aujourd’hui. Postmoderne jusqu’à la moelle, Maddin fait preuve d’un cynisme mordant sur ces deux coups. La volonté d’appartenir à tout prix à la société canadienne et la soif du pouvoir que celle-ci engendre chez le protagoniste deviennent le cauchemar (le mot nightmare retentit tout au long du récit comme homophone du titre) du peuple, du gouvernement et d’Ademi lui-même.

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Aucunement limité à une lecture unidimensionnelle, le court de Maddin s’interroge également sur le rapport entre la vérité et la fiction. Le film joue d’ailleurs sur l’ambiguïté fiction/documentaire en se présentant comme un reportage télévisuel. Par ailleurs, les images qui saturent les écrans des Canadiens et offusquent les autorités sont ironiquement elles-mêmes nées de l’illusion qu’est l’aurore polaire : « the peculiar truth that comes from the false dawn ».

Finalement, comme de nombreux courts métrages du génie du déjanté (notamment « Send Me to the ‘lectric Chair », coréalisé avec Isabelle Rossellini), « Night Mayor » est le portrait psychologique d’une manie, d’une obsession, dessiné avec une plume fantastique, surréaliste et grotesque. Sous cette couverture du bizarre, Maddin réussit à explorer des tabous avec aplomb, lorsque, par exemple, Ademi exprime son désir érotique par rapport à sa fille nue. Sur le plan formel, les habitués du cinéma de Maddin peuvent s’étonner une fois de plus devant une prépondérance de dialogue (cf. « Sombra dolorosa ») et un tel éloignement par rapport au muet, code primordial du cinéma des premiers temps cher au réalisateur. D’autres éléments plus familiers, tels les intertitres, l’image griffée, l’esthétique de science-fiction primitive et les bruitages perturbant, reviennent alors nous rassurer.

Adi Chesson

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