Soy Cuba

À Clermont-Ferrand en ce mois de février, aux côtés des traditionnelles compétitions nationale, internationale et Labo, l’amateur du format court peut également profiter des nombreuses sections parallèles proposées par le festival auvergnat. Cette année, le Panorama offre, entre autres, une jolie vue sur l’archipel cubain avec « Hoy Cuba », une programmation de pas moins d’une quarantaine de courts métrages contemporains.

Des jeunes artistes posent un regard personnel, audacieux et parfois cynique sur leur pays et leur époque. Alors que Cuba comptabilise 50 ans d’embargo américain, que Fidel Castro, figure emblématique de la Révolution, a confié le pouvoir à son frère Raúl, l’heure est à la transition. Voyage en six courts à travers un cinéma ambitieux.

Las Camas solas de Sandra Gómez

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En même pas deux films, la jeune Sandra Gómez, diplômée de l’EICTV (Escuela Internacional de cine, televisión y video) de San Antonio de los Baños dans la section Image, s’est imposée sur la scène du documentaire cubain, dès « Las Camas solas », son premier film. La vidéaste affiche un goût pour un montage sensible et poétique qui suggère plus qu’il n’explique. A la Havane, à deux pas du Capitole, il existe des constructions aux fissures apparentes qui abritent des familles aux revenus modestes. A l’approche de cyclones dangereux, les habitants des ces fragiles édifices sont obligés de déménager, le temps que passe la tempête. Et tels des escargots, on les voit transporter leur frigo ou encore leur télévision pour ne laisser que les lits (d’où le titre : les lits seuls). La réalisatrice les écoute, les filme chez eux et les comprend. Elle laisse ainsi transparaître la compassion qu’elle ressent pour ces hommes et ces femmes condamnés à l’incertitude. Composé d’images empruntes d’un certain lyrisme et de témoignages sensibles et filmé dans un lieu un peu hors du temps, ce premier film multi primé évoque l’espoir d’une vie meilleure, récurrence dans le cinéma cubain contemporain.

Tierra roja de Heidi Hassan

L’originalité du film de Heidi Hassan est de mettre en place un dispositif documentaire pour raconter un récit fictionnel. Avec « Tierra roja » on s’immerge dans le quotidien d’une immigrée cubaine à Genève. En rapprochant le factuel (images objectives de l’héroïne au travail, dans la rue, avec ses amis) de l’émotionnel (les lettres lues à haute voix que la protagoniste envoie à sa famille, le monologue intérieur, ses considérations sur sa condition d’étrangère), la réalisatrice arrive à nous faire vivre l’immigration. On se retrouve dans la tête du personnage qui se demande pourquoi il faut payer si cher le prix de l’envie d’une condition plus acceptable. Elle se rend également compte que malgré les efforts fournis pour effacer les différences entre elle et les autres autochtones, elle restera toujours à l’extérieur du monde qu’elle convoite, parce qu’elle ne se pose pas les mêmes questions aux moments opportuns, parce que le souvenir et la nostalgie l’emportent sur les raisons économiques, parce que le manque de la famille se cache derrière le sourire docile, parce que « ses sujets de conversation sont restés là-bas », à Cuba. Très justement, la réalisatrice nous fait prendre conscience de la précarité du statut d‘immigré.

Pucha vida de Nazly López

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A San Pablo de Yao, dans la Province de Granma vit Rogelia Gómez, alias Pucha, une octogénaire habitée par l’idéal révolutionnaire de Fidel. Le film de Nazly López est un témoignage touchant qui tente d’esquisser le portrait d’une personne qui a toujours vécu pour ses idées. Encore pleine de vie et d’enthousiasme malgré son âge avancé, Pucha demeure seule depuis le décès de son mari dans une maison construite de leurs propres mains. Elle vit principalement de culture et d’élevage. Et même si elle ne possède presque rien, elle se considère millionnaire avec Fidel Castro au pouvoir. Loyauté, patriotisme et courage sont les valeurs qui animent cet être lumineux dont la douleur principale est la décision de sa petite-fille de partir vivre aux Etats-Unis et de prendre la nationalité de son mari italien. Ainsi, la réalisatrice montre deux facettes de Cuba, la vieille génération, ancrée et fidèle aux idées de Castro et la jeune qui préfère aller tenter sa chance extra-muros pour accéder à une vie plus confortable.

Oda a la Piña de Laimir Fano Villaescusa

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Avant d’être un court métrage de Laimir Fano Villaescusa, « Oda a la Piña » est un célèbre poème lyrique de Manuel de Zequeira y Arango qui vante les qualités de Cuba, de sa nature et de son fruit emblématique, l’ananas. Romantique à souhait, le poète et sa poésie participent du mouvement de « cubanisation » qu’a connu le pays vers la seconde moitié du 19ème siècle. Villaescusa met en perspective la lecture en voix off d’extraits significatifs de ce texte fondateur avec une fiction qui met en scène une danseuse qui ferait tout pour vivre décemment et être reconnue. L’effet de contrepoint est garanti. Les premières images montrent la jeune fille en tenue digne du Crazy Horse, arborant un ananas en guise de coiffure (la piña c’est elle). Dans sa cuisine, en préparant le petit-déjeuner pour sa famille, elle répète des pas de danse. En un contraste symbolique, le cinéaste démontre en un clin d’œil ironique les splendeurs et la misère du peuple cubain. Alors que l’étoile file à une audition, elle se retrouve au milieu de dizaines d’autres filles qui rêvent de la même chose qu’elle et quand le chorégraphe la corrige et l’humilie devant tout le monde lui demandant où est passé son rythme, à elle de répondre qu’elle l’a perdu et de s’enfuir à travers une Havane agitée. Les plans larges qui suivent noient la « star » dans la banalité de la réalité, et la cadence tant convoitée se retrouve dans la rue, lieu où se niche le vrai rythme de Cuba, semble nous confesser ce diplômé de l’EICTV. Les derniers vers de la poésie (« La Pompa de mí patria » qui pourraient se traduire comme « la fierté de mon pays ») viennent achever l’ananas qui s’effondre au milieu d’une foule dansante. Insolent et provocateur, « Oda a la Piña » appelle les clichés pour mieux les démonter.

20 años de Bárbaro Joel Ortiz

Dans un tout autre registre, l’animation de Bárbaro Joel Ortiz, premier prix à un concours de scénario et sélectionné au Festival Anima en 2011, décline joliment le thème de l’amour qui s’effrite au fil du temps. 20 ans de vie commune et une indifférence qui s’installe. La femme se rend compte qu’après toutes ces années, elle n’est utile qu’à servir sa moitié. Elle fera tout son possible pour se faire remarquer de celui qu’elle a épousé des années plus tôt. La chanson « 20 años » interprétée par Maria Teresa Vera et Lorenzo Hierrezuelo fait ressentir toute la nostalgie que peuvent engorger deux décennies de vie conjugale. Les prouesses techniques, l’animation des poupées, la musique font de ce film un petit bijou du genre qui pourrait, sans doute se regarder comme la métaphore du déclin d’un certain idéal cubain.

El futuro es hoy de Sandra Gómez

On le disait au début de ce reportage, Sandra Gómez est un phénomène. Avec « El futuro es hoy », son deuxième film documentaire, elle confirme ses talents de réalisatrice et son intérêt pour le réel. Avec son titre oxymorique (« le futur, c’est aujourd’hui »), le film pourrait être en quelque sorte le revers documentaire de l’enthousiaste fiction, « Ça commence aujourd’hui » de Bertrand Tavernier. La documentariste livre un film choral qui présente le quotidien de quelques personnes qui vivent aux abords du Malecón, le front de mer le plus célèbre de Cuba. Film de montage où Gómez balaie 7 témoignages : du pêcheur à l’écrivain dissident en passant par la jeune gothique et l’ancienne couturière clamant les bienfaits du régime socialiste, « El futuro es hoy » rend surtout compte de la réalité cubaine, celle d’hommes et de femmes, toutes générations confondues, d’origine socio-économique variée, incapables de concevoir leur avenir ni celui de leur pays. A ce manque de projection répondent des attitudes de fuites hédonistes, de refuges épicuriens pour éviter de penser à demain. Entre la croyance en un système désuet et la volonté d’ériger des libertés individuelles, les Cubains vivent un moment de transition qui ne peut se faire sans douleurs ni victimes. Et lorsque la cinéaste s’éloigne des gens, c’est toujours vers la mer qu’elle se dirige, espoir d’un ailleurs heureux et belle geôlière, c’est vers elle que sont adressés les espoirs les plus fous, les désirs les plus inavoués. Et quand sur les murs de la ville on peut lire « Patria o Muerte » aux côtés d’autres citations du leader de la Révolution de 1959, on est à même de questionner le futur d’un pays encore tellement figé dans son passé. « Así eres, Cuba ».

Marie Bergeret

Consultez les fiches techniques de Las camas solas, Tierra roja, Pucha vida, El futuro es hoy, 20 años et Oda a la piña

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