Opowieści z chłodni (Récits de chambre froide) de Grzegorz Jaroszuk

Regarde la neige tomber

C’est comme si on s’asseyait dans un café autour d’une table en bois dépolie, présidée d’une lampe tout droit sortie d’un salon d’antiquaire. C’est comme si, là, on décidait de poser la plume pour quelques instants et qu’on confiait sa pensée aux souvenirs et à la puissance émotionnelle qu’ils contiennent. On visualiserait sans doute une envolée en noir et blanc de pigeons sur la place centrale d’une grande ville, leurs ailes pourfendant le ciel et contrecarrant le vent glacial de l’hiver. On demeurerait pensif, pour le plaisir, au cours de cette échappée mentale où un paysage polaire par la vision intérieure se dessinerait et réchaufferait le cœur. Puis les mains, elles, se frotteraient jusqu’à trouver l’énergie sanguine suffisante à l’écriture. À ce moment précis, la chaleur inspiratrice de l’intérieur se mêlerait, sans évidence mais inévitablement, avec l’inertie de l’extrême froideur du dehors.

De cette même sensation thermique contradictoire procède le court métrage « Récits de chambre froide » (Opowieści z chłodni) écrit et réalisé par Grzegorz Jaroszuk. En compétition au Festival de Clermont-Ferrand, le film relate la naissance des sentiments chez deux individus complètement paumés, employés dans un supermarché où les réfrigérateurs ne servent pas seulement à garder les aliments au frais. Décrivant des situations grotesques, le cinéaste éclaire la dépression ambiante du monde du travail, animé d’une conscience épatante des cadrages et d’une ironie jubilatoire. Entre frissons de la dépression et douceurs du désir.

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Flocons de mise en scène

Le premier ressort de l’ironie dans Récits de chambre froide vient des situations dans lesquelles sont plongés les deux personnages principaux, joués avec justesse par Justyna Wasilewska et Piotr Żurawski. Le film ressemble d’abord à une fable; deux individus reçoivent, pour la troisième fois consécutive, le titre de “pires employés du mois”. Leur patron, typique sexagénaire flanqué derrière son large bureau, les invite dans son office, use alors de son autorité pour leur permettre de trouver un “but” — entendez par là, une raison de vivre – à la suite de quoi, pour répondre à cette requête existentielle, les deux mal-aimés décident de s’inscrire à l’émission de divertissement télévisuel intitulée “L’individu le plus malheureux”. Le schéma scénaristique, dont les lignes ne manquent pas d’audace pour un film d’école, se fonde donc sur des situations cocasses, tant la dépression qui anime la fille et le garçon est décrite volontairement à grosses touches, dénonçant cruellement le pouvoir excessif des grands sur les faibles.

Les deux protagonistes ont des tares qui les dépassent, sources de leur mal-être mais également sources inévitables de comique pour le spectateur : lui est un garçon si commun qu’on le prend toujours pour un autre. Elle est une fille complexée, capable de rester huit heures de suite à regarder la neige tomber et obligée de s’occuper d’un chat alcoolique. Grzegorz Jaroszuk ose donc dans l’écriture partir de caractères d’antihéros, plutôt irréalistes, pour mieux traiter de l’absurdité du présent.

La mise en scène, loin de contrevenir à cette dimension irréaliste, semble au contraire la rendre encore plus palpable. Jaroszuk use d’une scénographie “froide”, au sens d’une quantité restreinte de plans très composés, souvent fixes et distanciés des personnages. Les acteurs sont souvent perdus dans un univers qui les dépasse et cette manière d’aborder les personnages souligne cette sensation. Le son est également à l’épreuve de la mélancolie des personnages tant il joue le rôle de commandement extérieur et actif. Il s’agit souvent de son off, parole quasi-divine du directeur du supermarché, parlant à ses employés comme une ombre omnipotente (à noter également l’importance du téléphone portable).

Par conséquent, le grotesque vient alors du décalage qui se trouve entre le désespoir ambiant et les solutions trouvées pour le réduire, entre fausse puissance et vraie servitude, entre la mise en scène d’une froideur extrême et l’humanité qui en émerge. Ces décalages sont progressivement remplacés par une autre dimension — assurément moins jubilatoire que la première, davantage présente dans la deuxième moitié du film, à savoir la romance.

Cristaux de romance

Nombreux sont les films venus de Pologne où quelques dimensions romantiques se confondent avec le tragique; la romance est dans ce pays une peau culturelle inattaquable. « Récits de chambre froide » ne fait pas exception à la règle car, derrière la tragédie sociale de ses deux protagonistes, le film se tourne quelque peu vers le romantisme — à la surprise du spectateur, ivre d’humour noir. Comme pour clore une tragédie trop caricaturale mais irrésistible, le cinéaste rend sensible une jolie et lente émergence des sentiments, d’abord traitée sur un ton glacial jusqu’au ralenti final qui survient comme une libération pour les personnages. De la fable tragi-comique surgit l’inattendue histoire d’amour.

En effet, la complicité du duo d’acteurs est mise en évidence très tôt, déjà lorsque les deux personnages prétendent face à leur patron ne posséder ni l’un ni l’autre de téléphones portables; les regards échangés par les deux individus trahissent une proximité naissante. Le garçon n’hésite pas, par la suite, à formuler des avances à la fille, en proposant par exemple de sauver son chat de l’alcoolisme et finit en disant : « Non, en fait, je ne connais aucun moyen de le réhabiliter ». La maladresse de la démarche fait naître le rire mais témoigne également d’une tentative d’accepter le jeu social tout en le dénonçant finalement. L’extrême sincérité des personnages, ce rapport plein envers la réalité, pointe par rebours ce qui fait habituellement partie du rituel de séduction, à savoir le jeu et la conscience de soi. Ici, rien de tout ça, les quelques tentatives du garçon sont d’emblée trop évidentes et marquées par un déficit de confiance. Des traits comiques évidemment irrésistibles.

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Néanmoins, le rebondissement de la fin — qu’on peut qualifier de chute puisqu’il s’agit tout de même d’une comédie — figure le rapprochement réel des deux personnages, leur lancée dans une trajectoire commune. La séquence finale est la suivante: la fille s’était enfermée dans la chambre froide du supermarché, désireuse de coupler la mort de son chat avec la sienne propre. À l’extérieur de la chambre froide, les employés sont rassemblés. Son compagnon de déprime est menacé d’être frappé par un autre employé (bien que ceci fût une stratégie de ce dernier pour la faire sortir). C’est alors qu’elle sort fièrement de sa prison de glace et fuit avec le garçon. À ce moment précis, les autres employés du supermarché, complètement stoïques, jouent les rôles à la fois de chœur tragique et de témoins désarmés du renversement de situation; les êtres fragiles ont acquis leur liberté, certes juvénile mais véritable, et font la nique à ceux qui possèdent comme à ceux qui acceptent.

L’amour, ou bien simplement son éveil, intervient comme libérateur. Cette idée, qui pourrait paraître a priori pathétique, acquiert ici une force étrange et permet à la glace de fondre. Quoique un peu incohérente par rapport au reste du film, l’image des faibles bravant le reste du monde permet d’espérer que le cinéma peut encore pointer les absurdités du monde et réchauffer les cœurs.

Mathieu Lericq

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