La Patamod au bord de la crise de nerfs

Qu’ont en commun Pedro Almodóvar et Peter Lord ? Pas grand chose a priori et pourtant, c’est bien à eux que l’on pense quand on découvre les films de Samuel Orti Marti (dit Sam), l’un des maîtres de la pâte à modeler. Au premier, il emprunte le côté folklorique et au second, la technique. Le Festival Anima qui met l’Espagne à l’honneur, n’allait pas faire l’impasse sur cet ingénieux hidalgo de l’animation ibérique.

Au programme de la carte blanche, des films d’une insolence savoureuse, n’hésitant pas à flirter avec le trash du cinéma de série B. Les héroïnes de prédilection se prénomment Encarna ou Vincenta, des ménagères de moins de 50 ans, condamnées aux tâches domestiques qui peuvent se révéler très dangereuses quand leur coupe commence à déborder. Pittoresques et hautes en couleur, les histoires sont bien ancrées dans la culture espagnole. Sam en parsème les clichés dans tous ses récits. Ce peut être un accent savoureux dans « The Werepig », quelques notes de piano accompagnant le mari en costume de Torero dans « Encarna » ou un comportement bien machiste dans « Vicenta ». Car Sam aime mettre en scène l’Espagne profonde, celle des hommes qui aiment la Corrida et qui se méfient des banquiers et celle des femmes qui regardent des feuilletons à l’eau de rose tout en repassant le linge de la famille et en jetant un œil furtif à la mère alitée dans la pièce à côté. C’est la vieille génération qu’il croque avec un humour coquin et parfois cru mais derrière lequel on sent une infinie tendresse. Bienvenue en Hispanie !

Encarna

Encarna est une femme au foyer tout ce qui a de plus normal. Sa seule véritable envie est de pouvoir regarder le dernier épisode de sa série préférée « Une femme de courage ». Seulement, elle est sans cesse dérangée par sa mère qui la réclame toutes les cinq minutes, par le plombier qui répète que son intervention ne sera pas gratuite et par sa sœur, persuadée qu’elle ne s’occupe pas bien de leur génitrice. Et lorsqu’elle découvre la liaison extraconjugale qu’entretient son mari avec la voisine anglaise, la télévision se coupe pour des raisons de factures impayées. La goutte d’eau fait déborder le vase bien plein d’Encarna. Le facteur vient justement de livrer une caisse remplie d’armes à feu pour son fils. Mitraillettes et grenades font la joie de cette mère désespérée, ce Rambo en jupon tire alors sur tout ce qui bouge. Sa jungle à elle, c’est son appartement et ses ennemis, sa famille. Une crise de nerfs délicieusement mis en scène où la pâte à modeler se déploie, se forme et se déforme sous les tirs exutoires de la ménagère. « Encarna » tout comme le film suivant« El ataque de los kriters asesinos » où notre Desperate Housewife se retrouve à combattre des boules de poussière carnivores, développe un univers jouissif.

The Werepig

On connaissait la légende du loup-garou, les nuits de pleine lune, mais moins celle de l’homme qui se transforme en cochon. C’est chose faite grâce à un Sam toujours aussi déjanté. Les nouvelles du journal annoncent (technique scénaristique récurrente dans ses animations) l’arrivée d’une horde de touristes venue visiter l’Espagne. Du troupeau on ne verra qu’une paire de jeunes Américains, assis à l’arrière d’un bus les menant à Levante, en Galice. Naturellement, les deux garçons, seuls étrangers dans ce transport local, se nourrissent de chips, d’hamburgers, de chocolat et font du bruit pour quatre. N’en pouvant plus, un prêtre décide de les faire descendre avec toute la délicatesse que l’énervement peut conférer à une personne pieuse. Nos Américains se retrouvent perdus au beau milieu d’un désert où il fait mourant. C’est alors qu’au loin, ils aperçoivent un Eden, une petite fermette au charme fou, habitée par un couple de vieilles personnes à qui l’on donnerait le Bon Dieu sans confession. Mais ne l’oublions pas, dans l’univers de l’Espagnol, point de gentillesse sincère et gratuite. En offrant l’asile aux étrangers, les septuagénaires doivent forcément cacher quelque chose: un amour immodéré pour la cochonnaille par exemple, au point de transformer nos touristes inoffensifs en porcelets bien appétissants.

Vicenta

Avec « Vicenta », sélectionné à Clermont-Ferrand l’an dernier, nous retrouvons la fameuse ménagère de moins de 50 ans, mariée à un vieux bougon macho et radin. Tout pour plaire, cet individu rêve d’approfondir une relation intime avec la charmante voisine, ex-braqueuse de banques. C’est que l’homme aurait gagné à la loterie 20 ans auparavant et qu’il garderait l’argent chez lui dans l’ignorance de sa femme. « Ce que tu ignores ne te fera aucun mal », s’avise-t-il de lui répondre quand elle émet le souhait de connaître la cachette du magot. Après tout, n’est-ce pas sa mère à elle qui a acheté le billet gagnant ? Mais quand l’horrible mari meurt sans mot dire, c’est sans compter sur l’ingéniosité de la récente veuve qui fera tout (même l’impossible) pour récupérer ce qui lui appartient. Avec ses incursions réussies dans le film noir et la science-fiction, « Vicenta » est un clin d’œil à l’œuvre de Sam en général, reprenant des décors utilisés dans d’autres films. Ainsi, peut-on apercevoir le bus qui transportait nos deux lascars mal élevés de « The Werepig » ou encore la scène de résurrection forcée est directement reprise de « Frankenstien » et l’assistant du Docteur dans ce dernier film se retrouve être le neveu demeuré de Vicenta. Un monde à découvrir absolument.

Marie Bergeret

Consultez les fiches techniques de « The Werepig », « Encarna » et « Vicenta »

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