Body Memory de Ülo Pikkov

Présenté en compétition au dernier festival Court Métrange, ce film estonien vient de recevoir le grand prix au festival de Bucharest, Anim’est, et est en lice pour les prochains Cartoon d’Or.

Le court métrage s’ouvre sur un lent travelling vertical qui nous fait découvrir une campagne morne, monochrome, désolée. On se trouverait presque au début de « Nuit et Brouillard » d’Alain Resnais et pour cause. Des branches d’arbre dessinent sur des toiles blanches des traits qui s’apparentent à ceux d’un cardiogramme. Le rythme est donné. À partir de cette exposition, Ülo Pikkov mélange subtilement la prise de vue réelle et l’animation : ces deux éléments permettent à la fois de nous donner des repères, les marionnettes en bouts de ficelle étant très clairement parquées dans des trains menant vraisemblablement vers les camps de la mort, et de déréaliser également la situation en donnant au film une dimension métaphorique.

Le travail sonore contribue à cette subtilité : intercalant des râles d’animaux, des rires humains, des bruits de ficelles et des coups, il évoque la lente montée vers la déshumanisation qui menace les marionnettes. Les ficelles enchaînent ces êtres sans visages comme des animaux, à la fois objets de torture et béquilles vitales. Le film joue à maintenir cet équilibre précaire entre eux. Il dévoile également « les ficelles » du marionnettiste lui-même qui se trouve être le maître du destin de ces poupées. Le choix de la marionnette n’est donc pas fortuit, il est lui-même allégorique. Les personnages sont d’ores et déjà enchaînés à un même cordon et sont d’ailleurs semblables : ils se ressemblent et se perdent en une masse informe à la fin du film. Seul le sexe est visible, puisqu’une femme s’évertue à cacher un ventre rond symbolisé par un œuf.

A leur manière, ces êtres fragiles endossent les douleurs passées, celles des ancêtres, et celle, difficile, imposée par le devoir de mémoire : c’est bien le propos de « Body Memory  » (littéralement la mémoire corporelle). C’est dans le corps que se marquent les blessures : déjà, les images initiales des branches d’arbre évoquaient la nudité et le corps décharné. Le réalisateur suggère également une douleur morale : celle laissée par la culpabilité avec laquelle doivent souvent composer les enfants ou les petits enfants des personnes traversées par les camps de concentration. Le train qui passe à la fin du film devient une sorte de vers de terre gluant, laissant sur son passage une trace immonde, ultime clin d’œil à l’héritage mémoriel laissée par la terrible guerre.

Dounia Georgeon

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