Merci Cupidon de Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy

Fiona Gordon, Dominique Abel et Bruno Rémy réalisent ce premier court-métrage en 1994. Fans de Tati (le désaxé par excellence) et du clown Etaix, ils se sont rencontrés dans les années 80 à l’école Jacques Lecoq dont la formation s’articule autour du mime et de l’expression corporelle. Depuis lors, ils ne cessent d’invoquer les grands noms du burlesque. Et pourtant…les trois réalisateurs tiennent le pari d’inventer, à partir de ces citations, leur propre langage visuel. A la maladresse des corps et des sentiments, répond une rigueur certaine de la mise en scène.

« Merci Cupidon » pourrait être le récit de leur rencontre : deux êtres esseulés aux corps dégingandés se découvrent par hasard dans un troquet au moment des fêtes de Noël. Tout comme dans « La Fée », le couple formé par Dom et Fiona se plait à fréquenter l’univers des bars et des serveurs (toujours interprétés par Romy, leur 3ème acolyte). Pourquoi ? Sûrement parce que toutes sortes d’êtres s’y croisent : des vieux, des jeunes, des attardés, des animaux domestiques… Et que les réalisateurs se délectent de cette mixité sociale et générationnelle.

Dès les premières images, les personnages secondaires en disent long sur ce qui va suivre : par paires, ils forment tous des couples improbables qui se comportent de la même façon au même moment tels des automates (les cinéastes appliquent ici à la lettre la mécanique du rire développée par Bergson). Par ailleurs, bien que ceux-ci soient réunis dans le cadre, ils ne sont jamais amenés à se regarder dans les yeux, sauf à la fin – la scène du champagne est un sommet d’euphorie. Les champs-contrechamps s’opèrent surtout entre eux et le groupe de musique qui prend alors le relais de leurs états-d’âme. Au milieu de cette faune haute en couleurs se dressent toujours les deux corps maladroits du couple.

Le décor, quant à lui, est fait de bric et de broc, (des papillons bleus actionnés à la main survolent les énergumènes qui peuplent le troquet, les néons ont tout des années 70), et le tempo rétro est donné par un groupe de musique fantasque. A la manière d’un film muet, cette musique illustre les émotions que les personnages sont incapables de formuler par les mots. Pourtant, les protagonistes prennent le risque d’une tentative : la fille balbutie un « je suis très gênée » auquel on ne porte presque pas attention et le garçon répond par un timide « moi aussi » équivoque (étant donné qu’il lui a pris son argent) : ce seront leurs seules paroles.

Proprement théâtrale, la mise en scène insiste donc sur la solitude des personnages qui sont à la fois réunis et séparés. Si les plans rapprochés semblent les réunir, à l’inverse, les gros plans sur leurs sourires et leurs regards (qui s’apparentent plutôt à des grimaces et à des tics) mettent finalement en avant leur incapacité à communiquer et leurs fantaisies solitaires. Cette mise à distance est accentuée par les couleurs saturées qui donnent au film des allures de cartoon et qui contribuent à le déréaliser. Ces éléments préparent l’irruption du fantastique ou, plus précisément, de l’onirisme : l’apparition inopinée de Cupidon constitue un aparté pour le personnage masculin qui, là encore, se perd en une rêverie solitaire. Le coup de foudre a opéré mais la scène nous dit déjà qu’il sera à sens unique.

À la fin du film, la boucle est bouclée, à la manière du plan d’ouverture (ils se croisent sans se voir et tombent de leur vélo), la rencontre entre les deux personnages est à la fois joyeuse et « déceptive ». Ils restent chacun de leur côté et retrouvent leur position initiale face caméra tandis que les autres couples les encadrent créant ainsi une ronde désenchantée…

DG

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Article associé : l’interview de Fiona Gordon, Dominique Abel et Bruno Romy

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