Yorgos Zois : « Voir à quel point Theo Angelopoulos s’est battu comme un nouveau venu pour obtenir de l’argent, trouver des acteurs et tourner a été la meilleure leçon d’humilité pour moi »

Son film « Casus Belli » s’est laissé aimer à Venise, Clermont-Ferrand, Dubaï, et Bruxelles. Pour en savoir davantage sur la métaphore, les caddies et les enfants-dominos, c’est avec Yorgos Zois qu’il faut prendre rendez-vous.

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Tu as étudié le cinéma et les mathématiques. Est-ce qu’il y a des influences mutuelles entre l’art et la science ?

J’ai toujours combiné la science et l’art, je ne les ai jamais séparés. Les cadres, les synthèses sont les mêmes. Les grands scientifiques partent des bases pour créer quelque chose de neuf, les grands artistes aussi. La science m’a beaucoup aidé pour mon film.

« Casus Belli » serait-il donc une formule avec une combinaison de composantes et un résultat ?

Après avoir vu le film, beaucoup de gens m’ont dit qu’ils comprenaient que j’avais étudié les mathématiques. Moi, j’aimais vraiment l’idée de la file d’attente, et j’ai eu envie de la montrer de la manière la plus simple, la plus directe, la plus latérale, avec un travelling d’un point à l’autre.

Au début, le film n’était constitué que de files. Mais en me baladant à Berlin, j’ai vu un professeur pousser des enfants placés les uns derrière les autres, en file indienne. Ils ont commencé à tomber les uns sur les autres, en arrière, comme un domino. Je me suis dit : « Quelle drôle de manière pour les Berlinois d’éduquer leurs enfants !  » Le professeur m’a expliqué qu’il faisait ça pour un exercice de confiance, car il fallait avoir confiance dans la personne sur qui on allait tomber pour qu’elle nous rattrape. Si on n’avait pas confiance en l’autre, on pouvait tomber et se blesser. J’avais trouvé ce que je cherchais, c’était l’élément dramatique qui me manquait.

Le film a été sélectionné à Clermont-Ferrand dans le cadre du programme Euro Connection, mais le générique n’indique pas de partenaires européens. Y en a-t-il ?

Non, il n’y en a pas. A l’époque, la coproduction n’a pas pu se faire, le coproducteur bulgare n’a pas reçu d’argent, donc au final, on a fait le film nous-mêmes. Après coup, je me suis dit que ça aurait été risqué d’avoir deux files à Paris, deux à Athènes, et deux à Sofia. On pouvait aisément se figurer que ce qui se passait dans une capitale pouvait se passer ailleurs aussi. Je pensais que les gens à l’Ouest s’identifieraient au film, car c’est une métaphore des capitales et des crises européennes. Mais soudainement, les pays arabes ont voulu le film, on m’a dit que la séquence du domino leur rappelait la spirale de la violence qui a commencé dans ces pays. Ça a été une grande surprise pour moi car j’ai fait le film autour des capitales de l’Ouest et soudainement, le Moyen-Orient y a réagi.

Est-ce que ça te fait voir ton film différemment ?

Non, mon film est exactement le même, mais il se révèle sensible au moment et à la période historique que nous vivons.

On est effectivement tenté d’associer ton film à la crise économique grecque. On passe de l’abondance de nourriture à son absence la plus totale…

Oui, seulement, j’ai eu l’idée deux ans avant qu’elle n’ait lieu. Le film commence avec un caddie surchargé, irréel, le plus rempli que je n’ai jamais vu, et se termine avec de la nourriture présente à l’image juste pour vivre et survivre. Il y a un grand écart entre les deux, c’est normal que cela explose. L’expression Casus Belli est liée à la guerre, aux motifs de guerre. Souvent, ceux-ci sont apparentés à des raisons économiques. Mais en ce qui concerne la faim, la raison et la cause sont les mêmes, c’est ce qui m’a intéressé. Quelqu’un d’affamé éclate parce qu’il n’y a pas de nourriture, et pas pour d’autres passions. En Grèce, c’est un énorme problème. Des gens normaux, avec des jobs ordinaires ont faim et font la queue pour la soupe populaire, comme les sans abris.

Est-ce que ça a été difficile pour toi de filmer ce moment spécial où tous tes acteurs tombent les uns sur les autres ?

On a fait des répétitions pendant deux mois dans une école de danse, avec un chorégraphe. J’étais avec eux. Ça a été très difficile au début de se faire confiance. On ne pousse pas quelqu’un comme ça, et en plus, il faut le faire en synchronisation car la caméra doit suivre le mouvement, dans le même esprit qu’un domino. Mais on s’est beaucoup entraîné et quand on a tourné, ça s’est très bien passé.

Tu as travaillé avec Theo Angelopoulos. Qu’as-tu appris à ses côtés ?

J’ai été son assistant pendant un an et demi sur « The Dust Of Time ». Je faisais tout, je travaillais sur le scénario, le casting, … . Nous sommes des amis très proches. Il a beaucoup aimé le film, je le lui avais montré avant Venise, dès le premier montage.

Un jour, en étant chez lui, il m’a dit : « Yorgos, assieds-toi pour découvrir comment un homme qui a gagné des tonnes de prix ne peut pas trouver d’argent pour son prochain film ». Quand j’ai vu à quel point il s’était battu comme un nouveau venu pour obtenir de l’argent, trouver des acteurs, et tourner, ça a été la meilleure leçon d’humilité pour moi. Il a 72 ans, il s’est tellement battu, j’en ai 29, je devrais me battre 10 fois plus.

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Dans « Casus Belli » il y a une sorte de caddie fou qui fait penser au film « Rubber ». Avais-tu une bonne expérience en caddies avant le tournage ?!

Je n’avais aucune expérience sur le sujet, mais j’ai tout appris sur les caddies ! Il y a eu beaucoup de préparation. Chaque plan a nécessité la construction de cinq caddies différents. Les 25 secondes de course du caddie dans le tunnel ont demandé deux jours de tournage. En voyant un caddie rouler tout seul devant eux, les gens ont halluciné, ils se sont arrêtés, et ont applaudi après les prises. C’était un passage difficile car le caddie allait très vite, à la vitesse réelle.

Sur quoi travailles-tu dorénavant ?

J’ai un nouveau projet, « Utopia », très restreint en nombre d’acteurs sur un lieu qui n’est pas censé exister. Il va être fait sans fonds car rien ne fonctionne en Grèce et car on ne peut pas attendre éternellement que l’argent arrive.

Cela n’influence pas les films que tu veux faire ?

Cette idée, je ne l’ai pas eue parce qu’il n’y avait pas d’argent, je l’avais avant. Je l’ai faite parce que je voulais la faire. Sur « Casus Belli », il y avait une énorme équipe, maintenant, je n’ai besoin que de quelques personnes autour de moi. J’apprends à me restreindre !

Propos recueillis par Katia Bayer

Article associé :la critique de « Casus Belli »

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