Magic for Beginners de Jesse McLean

Look into the light

Présenté à la Mostra de Venise, dans le cadre de « Orrizonti : nouvelles tendances dans le cinéma mondial », « Magic for Beginners » répond pleinement aux exigences de qualité réclamées par cette compétition. En revisitant la télévision et les nouveaux médias qui font intégralement partie de notre vécu, l’artiste américaine Jesse McLean dévoile comme par magie son regard inédit sur le phénomène omniprésent du spectateur sujet à l’émotion déléguée.

Le film s’ouvre sur des images d’une jeune fille de la campagne accompagnées par une voix féminine en off qui raconte son amour démesuré pour Leonardo DiCaprio. En parallèle défile un montage de photos avec de nouveau une voix off qui relate les souvenirs d’enfance d’un amateur de jeux d’arcade. Structurée ainsi en des segments distincts, la (pseudo-)narration intercale dans ces deux histoires personnelles, des gros plans récurrents de deux personnes en larmes. Le tout est ponctué et commenté par des citations de La Philosophie d’Andy Warhol, notamment au sujet de la télévision et des médias.

La démarche de McLean consiste principalement à recréer un univers très familier, avec des citations de la télé américaine et, par extension, du cinéma classique, autant sur le plan visuel et sonore : une musique fantastique d’émissions de science-fiction, la chanson bateau de « Titanic », des images de DiCaprio parmi ses fans, … Partant de ce fond commun, presque universel (on pense aux maintes versions, thaïe, allemande, italienne, etc., du chant de Dion), la réalisatrice élabore un discours parfois ironique autour des émotions à l’ère de la culture des médias. En même temps, elle s’interroge sur la réalité du cinéma par rapport à la vraie vie. Les images en arc-en-ciel, tremblotantes et réfractées, rappellent des anciens téléviseurs mais symbolisent aussi la brèche affective caractéristique de la condition du spectateur-voyeur d’aujourd’hui, qui vit les émotions fictives du petit écran au même titre, si pas plus intensément, que les siennes. Par conséquent, celui-ci est confronté à son propre rapport à l’image. La dimension émotive est également véhiculée par les visages en gros plan et les larmes en face caméra ; ces plans interpellent le spectateur tout en le heurtant par leur artifice (une technique que McLean exploite par ailleurs aussi dans « Somewhere only we know », le dernier film de sa trilogie « Bearing Witness »). De la même façon, la scène finale de karaoke composée de plusieurs sources très postmodernes – des émissions de télé-réalité, des images webcam, des home videos,… – est représentative de tout le terrain médiatique auquel l’artiste recourt.

Le film de Jesse McLean sort du champ des genres classiques, se situant entre vidéo art, cinéma expérimental et art conceptuel. Si la compétition Orrizonti explore justement cet autre cinéma qui non seulement se démarque des codes et des habitudes cinématographiques, mais aussi les questionne et les démolit ouvertement, il est clair que « Magic for Beginners » y a toute sa place.

Adi Chesson

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