Amphitryon 94 de Patrice Bauduinet

“Dommage que tu sois mort”

Électron libre, libéré, délibérément en marge des circuits balisés, Pascal Bauduinet s’impose depuis trente ans comme une des personnalités marquantes du cinéma belge expérimental. Montré lors de la projection Short Screens #3, « Amphitryon 94 » porte en lui les marques d’une sobriété grave et profonde.

amphitryon

Le personnage d’Amphitryon a inspiré de célèbres auteurs, de Plaute à Molière en passant par Giraudoux dont l’œuvre s’intitule “Amphitryon 38” parce que le dramaturge français affirmait offrir la 38ème et dernière version du mythe grec. Avec son “Amphitryon 94”, Bauduinet en aurait-il réalisé la 94ème? Ce qui est certain, c’est que son film a beau porter le nom du mari d’Alcmène, il n’a finalement que très peu de choses en commun avec la pièce de Plaute, à commencer par le registre. Aux accents plus tragiques que comiques, le film de Bauduinet met en scène une jeune amphitryonne joyeuse et futile qui ouvre les portes de son intérieur à un parfait inconnu venu accomplir une tâche bien mystérieuse.

Pendant les huit minutes que dure le court métrage, la demoiselle s’adresse à un personnage que l’on ne verra jamais. Et c’est bien la caméra subjective qu’elle fixe quand elle semble regarder son “sauveur” dans les yeux, non sans faire penser à “La Dame du lac” de Robert Montgomery. Ainsi mis en place, le dispositif cinématographique fait ingénieusement substituer l’inconnu au spectateur, témoin malgré lui des agissements et des volontés de la jeune femme décidée à profiter pleinement des instants qu’elle sait derniers. Interprété par Circé Lethem, l’amphitryonne paraît vicieusement vertueuse dans un jeu simple et retenu, dans une mise en scène pudique et fragile. Enfin, lorsqu’au petit jour, un acte impensable est commis et que la raison de la venue de l’inconnu s’éclaircit, le réalisateur passe de l’adresse directe à la lecture d’une lettre récitée en voix off. Du registre léger, on passe à un registre plus grave, plus profond aussi.

Pour terminer, au lieu de nous laisser spectateurs de la jeune fille étendue sur le lit, plongée dans un repos éternel et volontaire, Bauduinet décide au contraire de nous montrer des moments légers de la vie de la trépassée, des souvenirs de vacances à la mer, réminiscences joyeuses filmées en super 8. Effet de surprise et de césure garanti, renforcé par le “Dommage que tu sois mort” de Brigitte Fontaine. Même dans la sobriété, l’expérimental Bauduinet ne peut s’empêcher de rester quelque peu cynique.

Marie Bergeret

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