Laïla Marrakchi. Le Cinéma, les Traditions et les Super Nanas

Cinéaste marocaine vivant en France, Laïla Marrakchi est l’auteur de trois courts métrages, « L’horizon perdu », « Deux cents dirhams », « Momo Mambo », et d’un long métrage, « Marock », considéré comme subversif dans son pays d’origine, à sa sortie en 2005. Sept ans après son dernier passage à Clermont-Ferrand, elle est à nouveau dans le coin, en tant que membre du Jury National.

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Vous êtes née à Casablanca, mais vous avez étudié à Paris. Pourquoi êtes-vous partie ?

D’abord, il n’y a pas tellement d’écoles de cinéma au Maroc. Au départ, je voulais aller aux États-Unis, mais comme toute ma scolarité avait eu lieu au lycée français de Casablanca, après le bac, la suite logique a été de partir en France. Beaucoup de gens partent à ce moment-là à l’étranger, pour se forger une expérience de vie et découvrir le monde, avant de revenir quelques année plus tard au Maroc.

L’idée n’est pas de partir pour ne pas revenir ?

Non. Pour la plupart, il y a un retour. Mes amis sont revenus après cinq-dix ans passés à l’étranger. Ils ont travaillé dans un autre pays, y ont passé une partie de leur vie, puis sont revenus au Maroc, car leurs attaches familiales et culturelles étaient très fortes. Après, tout le monde ne part pas. C’est très compliqué de le faire, il faut un visa et appartenir à une certaine classe sociale.

Qu’est-ce qui vous a orienté vers des études de cinéma ?

Le cinéma m’intéressait et je n’avais pas envie de faire une école de commerce comme tout le monde. J’avais envie d’apprendre un métier artistique. J’étais très cinéphile et je voulais être différente, du coup, je me suis retrouvée à l’ESRA. À l’école, on pouvait se frotter à la réalité pour fabriquer un court métrage, ce qui était très agréable. Puis, il y a eu les stages et les rencontres qui ont un peu plus défini les choses. J’ai été assistante et scripte sur des courts, mais aussi stagiaire sur des castings de longs. On a beau parler d’un film, mais assister à sa fabrication et le faire à plusieurs reprises est essentiel pour définir ce qu’on a envie de faire par la suite.

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Comment devient-on réalisatrice quand on a cette envie ?

Je pense que j’ai eu de la chance d’être marocaine ! J’ai fait des courts métrages qui ne sont pas extrêmement personnels, mais qui correspondaient un peu à ce qu’on attendait d’une réalisatrice marocaine. Mon long métrage a été vraiment plus personnel. Avec les courts, je me suis essayée à raconter une histoire, à gérer une équipe, à diriger des acteurs, à placer une caméra, à travailler le son, la musique, …. J’ai écrit « L’Horizon perdu » et « Deux cents dirhams » avec une certaine distance, en les concevant comme des expériences, mais je ne les ai pas portés comme j’ai pu porter mon long.

Comment au Maroc, percevait-on vos courts métrages ?

Positivement. Le cas du Maroc est intéressant : il y a une vraie demande en termes de cinéma parce que la société a besoin de se voir à travers les films.

« L’horizon perdu» date de 2001. À cette époque-là, on ne parlait pas beaucoup d’immigration clandestine. Pourquoi vous y êtes-vous intéressée ? À cause d’un fait divers ou pour exploiter vos origines ?

Il y a de ça, mais je suis aussi très intéressée par la thématique du départ, la possibilité de s’extraire d’un clan pour exister et de revenir dans son lieu d’origine. Je pense qu’on est obligé de quitter son clan pour devenir un individu et pour se construire. Cette thématique, ce fantasme de l’ailleurs et de l’autre m’intéresse avant tout. L’immigration est le fond, mais c’est un prétexte pour parler de choses qui m’interpellent et me touchent.

Êtes-vous retournée vivre au Maroc ?

Non, j’y vais souvent, mais je n’y vis pas.

horizon perdu

Vos films sont coproduits par la France et le Maroc. Est-ce compliqué de financer des projets avec 100% de fonds marocains ?

C’est très difficile pour les longs en général. « Marock » est un film entièrement français. Le CCM, le Centre Cinématographique Marocain, aide beaucoup les courts métrages, mais ces ressources sont insuffisantes pour les longs métrages. Quand on a des exigences techniques, il faut chercher ailleurs d’autres sources de financement.

Les films marocains sont souvent orientés autour de la culture, des traditions, et des racines. Qu’est-ce qu’une jeune marocaine peut réussir à exprimer sur son pays ?

Honnêtement, les femmes sont très combattives au Maroc. Ce sont des sacrées nanas ! Je ne parle pas de moi, mais il y a des femmes incroyables qui se battent, à tous les niveaux, social, économique, etc. Ce qui est intéressant, je l’ai surtout vu avec « Marock », c’est de créer un débat de société. Je ne pense pas qu’un film puisse changer les mentalités, mais il participe à créer un débat et à opposer les opinions.

En tant que femme, qu’est-ce que je peux exprimer ? C’est toujours difficile de se positionner en tant que telle, mais c’est vrai que les femmes doivent se battre. Même si il y a eu une réforme sur le statut de la femme, dans les mentalités, les femmes ne sont pas égales aux hommes, et n’ont pas le même pouvoir et les mêmes acquis qu’eux. Mais cela n’est pas propre au Maroc, la parité est compliquée partout.

Ce qui est intéressant, c’est de donner à une autre génération la possibilité d’y croire. C’est ce qui m’est arrivé en voyant Farida Belyazid, une réalisatrice plus âgée, appartenant à une autre génération, faire des films. Personnellement, j’ai eu la chance d’avoir une famille assez ouverte, je n’ai pas dû me battre pour faire ce que j’avais envie, pour m’imposer, et pour partir. On m’a beaucoup soutenue, mais je sais que pour la plupart des filles qui veulent être comédiennes ou qui désirent travailler dans un milieu artistique, elles doivent se battre car leurs parents et leur la famille ne voient pas ces professions d’un très bon oeil.

Les débats suscités par « Marock » étaient-ils différents selon le pays où vous le présentiez ?

En France, c’était très soft, il n’y avait rien de subversif. Dans les pays arabes, par contre, le film a posé problème. Il a été considéré comme ultra subversif car il touchait à la religion, à la judéité, et à la liberté des moeurs. Voir des jeunes gens fumer et boire ne passait pas très bien. En général, dans les films marocains, ces actions sont souvent montrées de manière maladroite, du coup, on n’y croit pas du tout. Dans ce film-ci, comme la plupart des comédiens étaient non professionnels, il y avait quelque chose de très réel et de très vrai. Voir une fille en mini short se foutre de la gueule de son frère qui est en train de faire la prière, on peut le faire en aparté mais pas de façon publique. Il y a des tabous auxquels on ne touche pas. Je le savais, mais je n’avais pas envie d’être consensuelle. Actuellement, la mode, c’est faire du cinéma qui provoque. Quand j’ai fait mon film, on m’a dit que je faisais de la provocation, alors que j’étais dans la réalité.

Sur quoi travaillez-vous depuis « Marock » ?

J’ai fait un enfant ! Cela m’a pris du temps. La vie est revenue, c’est important, c’est comme ça qu’on se nourrit aussi. Là, je suis en pleine écriture et j’espère tourner en septembre une histoire vraie que j’adapte un peu à ma sauce.

Pensez-vous revenir un jour au court métrage ou avez-vous définitivement tourné la page ?

Je me sens mieux dans le format du long, car j’ai plus d’espace pour raconter ce que je veux. Mais peut-être qu’un jour, je retournerai au court pour essayer quelque chose de formel.

Cela faisait longtemps que vous n’étiez pas revenue à Clermont-Ferrand (« Momo Mambo », 2003). Comment voyez-vous, en tant que jurée, les films que vous regardez ?

Je les regarde plutôt en tant que spectatrice. J’aime être surprise en voyant comment les histoires sont racontées et ce qui ressort de la nouvelle génération. Pour le moment, je suis un peu sur ma faim. Je retrouve les mêmes formes, histoires et traitements, comme il y a sept ans. Mais il me reste encore quelques séances à voir, et j’ai de l’espoir !

Propos recueillis par Katia Bayer

Consulter les fiches techniques  « Deux cents dirhams » et « L’Horizon perdu »

Article paru dans le Quotidien du Festival

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