Mihal Brezis. La femme, la religion et la structure

Depuis leur rencontre à la Sam Spieghel Film School (Israël), Mihal Brezis et Oded Binnun font des films en duo, en symbiose, et en couple. Après « Sabbat Entertainment » et « Tuesday’s Women », leurs films de fin d’études, ils ont co-réalisé « Lost Paradise » présenté cette semaine à Angers, dans la compétition officielle des courts métrages français. Rencontre avec une femme momentanément sans binôme, Mihal Brezis.

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En revenant quelques années en arrière, qu’est-ce qui t’a incitée à devenir réalisatrice ?

Je suis née en Israël, mais j’ai grandi dans plusieurs pays. Très jeune, j’ai vécu en Amérique puis, quelques années plus tard à Paris. J’ai aussi été partagée entre des religions et des langues différentes. Quand je m’asseyais dans des salles de cinéma, je m’identifiais énormément avec ce qui se passait à l’écran, parce que j’étais moi-même partagée entre des mondes et des identités très différents.

J’ai vécu dans des mondes qui étaient souvent à part, dans des doubles vies en quelques sorte. Quand on vit comme ça, je pense qu’on cherche à se créer un certain personnage et une identité plus claire, donc à se raconter une certaine histoire. Le cinéma permet de comprendre quelle est notre identité et cadre la vie dans une structure plus claire.

Entre la recherche de structures et l’école de cinéma, il n’y a pas forcément de lien. Dans quelles circonstances as-tu approché la Sam Spiegel Film School ?

Adolescente, je voyais des films que j’adorais et j’avais très envie d’en faire moi aussi. Pourtant, j’avais commencé des études d’économie, mais l’idée du cinéma traînait tout le temps dans ma tête. Un jour, tard le soir, en sortant de l’université, je me suis faufilée dans une soirée d’étudiants de fin d’année de la Sam Spiegeloù j’ai vu plusieurs courts métrages dont « Sea Horses », de Nir Bergman, le réalisateur de « Broken Wings». Son film m’a beaucoup émue, je suis entrée en quelque sorte dans cette école après l’avoir vu. Quelques années après, c’est lui qui m’a aidée avec mon premier court métrage, en tant que tuteur.

Tu as rencontré Oded à l’école. Comment se fait-il que vos films de fin d’études sont des co-réalisations et non des réalisations individuelles ?

On est en couple. On est en quelque sorte en symbiose : on vit ensemble, on travaille ensemble, et comme la vie et le cinéma c’est souvent lié, pour nous aussi, c’est le cas. « Tuesday’s Women », le projet d’Oded, est plus son alter ego que le mien à l’écran, mais j’y ai travaillé. Dans mon fin d’études, « Sabbat Entertainment », et dans celui-ci, « Lost Paradise », c’est un petit peu plus mon identité qui est portée à l’écran, mais cela n’empêche pas qu’Oded y a collaboré. “Mes” films sont un petit plus féminins et traitent de la religion, mais comme les affinités artistiques et communicatives sont là, il n’y a pas de problèmes.

Au départ, Oded représentait son projet, et moi le mien, mais dans les coulisses, on faisait tout à deux. Je travaillais tout le temps avec lui, mais on ne se rendait pas encore compte que ces films deviendraient des co-réalisations. C’est seulement à la fin qu’on a compris que ces films étaient vraiment faits à deux.

Quand tu étais étudiante, avais-tu le sentiment que tu étais totalement libre à l’école, que tu pouvais faire ce que tu voulais, et que les seules limites ne venaient que de toi ?

La réponse est complexe. À l’école, on apprend à être intègre avec sa vérité, ensuite on s’ajuste aux demandes. Avec « Sabbat », j’ai presque toujours pu faire ce que je considérais comme juste et vrai. L’école est connue pour ne pas laisser toute la liberté à l’étudiant, et pour lui imposer parfois certaines choses. Je me souviens par exemple qu’elle voulait que le film commence différemment, et que la structure soit plus narrative, plus normale. Mais j’ai eu de la chance parce que les commissions ont été favorables au projet, et que je n’ai pas dû beaucoup me battre ni faire de compromis.

Tu disais précédemment que ce qui t’intéressait, c’était de travailler autour des femmes et de la religion. Là, tu as fait trois films. Qu’est-ce qu’une jeune réalisatrice peut explorer de film en film sur ces deux sujets ?

D’abord, je pense qu’être femme réalisatrice, c’est…

Rare ?

Oui (rires). Les femmes, on le dit souvent, représentent la plus grande minorité dans le monde. Surtout dans le cinéma qui est un lieu très masculin et qui demande beaucoup d’argent, de pouvoir et de confiance. Personnellement, je me sens très privilégiée de pouvoir faire des films en tant que femme, peut-être aussi parce que je travaille en couple.

Le féminin est un sujet qui me passionne, et que je vais continuer à l’explorer. Il y a tellement peu de femmes qui font du cinéma que ce qu’elles diront d’authentique dans leurs films, pourra apporter énormément, car cette écriture féminine est un regard qu’on voit peu.

Ensuite, la religion, c’est un monde duquel je viens. Pour moi, tout ce qui touche à la femme et à la religion parle aussi du désir et du corporel. Ce sont des choses qui m’intéressent et qui fonctionnent avec le langage du cinéma car le cinéma, c’est justement tout ce qui est conflit, désir et image.

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« Lost Paradise » est votre premier film après l’école. Qu’est-ce qui a déterminé ce projet ?

En fait, on travaillait sur un autre projet, quand quelque chose s’est passé dans ma vie. Tout d’un coup, l’idée m’est venue, et elle était très forte, beaucoup plus claire et structurée que le projet précédent. À partir de là, on a trouvé un partenaire en France et avec son soutien, on a réussi à faire le film.

Comme « Shabbat Entertainment », la structure de ce film n’est pas vraiment classique…

Pour moi, la structure était assez claire. En général, les histoires d’amour montrent un homme et une femme qui se connaissent et qui se déshabillent au fur et à mesure qu’ils s’aiment. Ici, l’idée était d’inverser cette structure, de montrer un homme et une femme qui s’aiment déshabillés, et qui vont s’habiller. En quelque sorte, c’est l’inverse du film d’amour en général.

Sans dévoiler le propos du film, celui-ci traite de la double identité. Avec un sujet pareil, il y avait un risque de sombrer dans la caricature, liée à l’actualité d’Israël. Comment l’avez-vous évitée ?

Je ne sais pas. C’est un petit peu un miracle que le film ne soit pas sorti caricatural, parce que pour moi l’idée de base est très forte. Elle est en quelque sorte une continuation de « Sabbat » dans les thèmes : le double monde, la double vie, la double identité. Dans ce film présent, il y a aussi une double identité, celle au naturel et celle qu’on a une fois habillé.

Pour moi, il y a dans ce film des choses qui vont bien au-delà de la caricature, peut-être parce que le sujet est personnel à plusieurs points de vue et parce qu’en Israël, il est lié à une certaine réalité.

Le film est produit par la France. En Israël, est-ce toujours aussi compliqué qu’avant de faire des films à l’intérieur du pays ?

En fait, en Israël, les courts métrages indépendants n’existent pas du tout. Il n’y a que des films d’écoles et ensuite, il n’y a aucun fonds auquel accéder pour continuer à faire des courts. C’est pour cela qu’on a cherché assez rapidement des partenaires en France, car le court métrage y existe de manière beaucoup plus confirmée qu’en Israël. Ce qui est positif, c’est que « Lost Paradise » et quelques autres films ont ouvert un débat dans le pays pour que le gouvernement vienne en aide aux films indépendants. En ce moment, de plus en plus de voix vont dans ce sens, et je pense qu’on va commencer à voir plus de courts métrages indépendants en Israël.

En combien de temps avez-vous tourné le film ?

Le budget était vraiment limité. On avait seulement deux jours de tournage. Divine Production a cru dans le film, l’a financé, et de ce point de vue, on leur doit énormément. On n’avait pas de réel soutien à part eux, ce qui fait qu’on était quand même très limité dans le budget. Deux jours de tournage, c’était vraiment le maximum qu’on pouvait se permettre.

Comment fait-on en deux jours pour mettre en confiance deux acteurs qui doivent tourner nus ?

Ils sont mari et femme dans la vie. Après plusieurs répétitions, ils étaient vraiment très préparés, et étaient très présents l’un pour l’autre sur le plateau. Rotem Cohen-Zisman, la femme, est une actrice confirmée en Israël. Quand elle n’était pas très sûre d’elle-même, son mari regardait le moniteur et lui disait : « non, non, ne t’inquiète pas. On ne voit rien, tu étais très belle. » Il la rassurait et m’aidait en même temps.

Au départ, on avait choisi d’autres comédiens, mais il y avait quelque chose dans ce couple, surtout dans leur complicité, qui a fait qu’on est tombés amoureux d’eux. Cette complicité était très importante : dans le film, elle démarre dès le début, à la première minute.

Comment « Lost Paradise » est-il reçu en festival ?

Plutôt bien. On vient de recevoir le Grand Prix au festival de Kusturica [l’International Küstendorf Film Festival]. Le film a beaucoup touché les gens en Serbie, il leur a rappelé leurs conflits internes. Je ne connaissais pas vraiment la situation là-bas, je ne savais pas à quel point la question des religions pouvait ressembler à celle qui existe en Israël, donc c’était une expérience très forte.

En faisant un film, on ne prévoit pas toujours son impact sur le public. Dans une situation pareille, on réalise qu’on a traité d’un sujet vraiment universel qui a touché des pays et des gens auxquels on n’aurait jamais pensé.

Propos recueillis par Katia Bayer

Consulter les fiches techniques de « Lost Paradise », « Sabbat Entertainment », et « Tuesday Women »

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