Voisin de Dan Grabnar

Qui ne connaît pas de problèmes de voisinage ? Voisin en compétition officielle à Cinemed signé Dan Grabnar, inscrit un discours particulièrement politique dans le fait de voisiner, vivre à côté, en mettant en parallèle un jeune manifestant et un policier habitant le même immeuble. A l’issue du festival, le réalisateur a par ailleurs reçu une mention spéciale consistant en une présélection à la résidence d’écriture LabMed de Méditalents attribuée à son projet de long, The Tenants.

Le film commence dans la nuit noire : on aperçoit des policiers casqués et munis de matraque de dos, qui accélèrent le pas, se mettant presque à courir, et on entend le bruit tonitruant des sirènes. L’image est saccadée, car prise en caméra à l’épaule : on poursuit avec les policiers de jeunes gens – tout devient de plus en plus flou, les lumières semblent nous éblouir. Plongé dans cette course-poursuite, un policier plaque dans l’obscurité un jeune garçon à la veste rouge contre le mur avant de le laisser partir.

Puis, nous nous retrouvons à l’intérieur. Un homme se douche, puis regarde les infos sur son téléphone qui rappelle le contexte : il y a des émeutes « après l’arrestation de Lazar Radmilovic ». Ces informations permettent de donner le contexte des manifestations massives qui ont lieu en Serbie depuis 2024, qui avaient commencé après l’effondrement d’une gare qui tua une quinzaine de personnes et qui continuent à dénoncer la corruption du gouvernement et l’arrestation de militants.

Dans le noir, l’œil du jeune homme brille : ce motif sera répété plusieurs fois dans le film, comme si son visage entier devait prendre l’ombre et laisser place à un seul œil, nu, dans l’immensité obscure. Dan Grabnar fait monter la tension avec des plans rapprochés (on remercie à l’image Miroslav Ilic) : les ombres découpent le visage et contribuent à une atmosphère inquiétante.

On suit encore le personnage : il opère des tractions dans un parc, puis passe à la boucherie. Le montage alterne entre bouts de viandes frappés sur le plan de travail et regard porté vers l’extérieur, comme s’il observait quelque chose. La symbolique paraît claire en sortant du film, mais sur le coup, elle questionne, dégoûte un peu même – pourquoi porter ce regard sur de la viande crue ?

Le génie de ce court-métrage réside dans sa maîtrise du suspense et des faux-semblants. Le spectateur est maintenu en haleine, plongé dans une intrigue dont il ne saisit ni les enjeux ni les véritables intentions des personnages. Qui suivons-nous exactement ? Pourquoi cet homme observe-t-il son voisin, croisé la veille dans l’ascenseur ? Dans le passage souterrain, les silhouettes noires des hooligans, encore dissimulées dans l’ombre, installent une atmosphère menaçante. Puis, soudain, le suspense se transforme en surprise : les mains qui se posent sur les yeux du voisin ne sont pas celles d’un policier venu l’arrêter, mais celles de sa petite amie, qui le surprend et l’embrasse. « Do you know I’m the enemy of the state » ? La scène, assez clichée mais qui nous arrache quand même un petit rire, contraste avec la tension qui l’entoure.

Le scénario révèle ainsi progressivement les personnages, tout en jouant avec nos préjugés. Cet homme banal, encapuchonné, dont les gestes et les appels téléphoniques suspects évoquent d’abord la figure d’un mafieux, devient peu à peu une énigme. Est-il policier ? Militant d’extrême droite prêt à en découdre ? Ou simple voisin obsédé par celui qu’il suit ? Le film entretient le doute et nous fait craindre le pire. Le retour dans l’ascenseur, baigné de lumière blanche, accentue la tension. L’homme rejoint l’appartement du grand-père du jeune voisin, et mène à une confrontation entre les deux hommes, discrète mais qui éclaire enfin leur relation. Un seul conseil : « Ne viens pas à la manifestation ce soir. » Tout bon voisin policier prévient d’une potentielle bavure à venir.

Le court-métrage se prolonge jusqu’au soir de la manifestation, où la confrontation entre policiers et manifestants tourne à une violence extrême, révélant toute l’obsession du film pour la brutalité policière, l’exécution mécanique des ordres et l’arbitraire de la violence. L’irruption d’images d’archives de violences policières rappelle alors la volonté du jeune réalisateur slovène de mêler fiction et documentaire, et donne à cette séquence une résonance politique particulièrement forte.

Voisin repose sur une mise en scène d’une grande maîtrise, où chaque élément visuel participe à la construction du récit. Le mystère et les faux-semblants entretiennent constamment le doute, tandis que le choix d’adopter le point de vue du policier nous entraîne dans le parcours d’un homme ordinaire, progressivement happé par son obsession pour son voisin manifestant. C’est toute la force du film : nous faire partager son regard, ses hésitations et ses contradictions, jusqu’à nous confronter à la violence qu’il incarne et qu’il ne parvient pas à empêcher.

Amel Argoud

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