Réalisateur passé par Louis–Lumière et membre du jury du dernier Festival de Clermont-Ferrand, Antonin Peretjatko revient sur son parcours, de la technique à la mise en scène. Il évoque ses débuts en autoproduction, son apprentissage sur le terrain, son rapport aux comédiens et la manière dont le court métrage a façonné son regard. Un échange franc, concret et sans détour sur la fabrication des films.
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Format Court : Tu as étudié il y a 25 ans à Louis-Lumière en section image. Avec le recul, qu’est-ce que tu y as appris ?
Antonin Peretjatko : Oui, j’étais en section image. À Louis-Lumière, il n’y a pas d’option réalisation, c’est une école très technique. Moi, ça m’intéressait vraiment d’apprendre comment fonctionne une caméra. Quand on veut travailler avec un outil, c’est la base de savoir comment il marche, quelles sont ses capacités. Je suis sorti en 1999, donc c’était encore quasiment que de l’argentique. J’ai une formation d’assistant caméra et de chef opérateur. Et j’ai arrêté d’être assistant caméra à partir du moment où je ne comprenais plus comment fonctionnaient les caméras… avec le numérique. Et surtout, ça ne m’intéressait plus. Moi, j’aimais bien les engrenages, le côté mécanique.
C’est ça qui t’a fait basculer vers la réalisation ?
A.P. : Oui. J’avais déjà fait des courts-métrages pour m’exercer, mais à partir du moment où je me suis dit que la technique ne m’intéressait plus, j’ai décidé de ne faire que ça. C’était vers 2004.
Est-ce que ta formation en image a influencé ta mise en scène ?
A.P. : Oui, énormément. L’avantage, c’est que je n’avais pas à apprendre tout le langage technique : les focales, les vitesses, les questions de hauteur par rapport aux regards… Tout ça, c’était déjà acquis. C’est un gain de temps énorme. Et puis, le fait d’avoir été assistant caméra, ça m’a beaucoup appris. On est au pied de la caméra, on entend toutes les discussions entre le réalisateur et les comédiens, on doit anticiper leurs mouvements pour faire le point. C’est très formateur, même sur le jeu. On voit différentes manières de faire, de l’improvisation totale à des choses très marquées.
Comment as-tu appris à diriger les comédiens ? Ce n’est pas la même chose de les filmer que de leur donner des consignes…
A.P. : Oui, ça, c’était le plus difficile pour moi. Je n’y avais jamais été confronté. En tant que technicien, on ne parle pas aux comédiens donc il a fallu apprendre en faisant. Aujourd’hui, je suis beaucoup plus à l’aise, mais chaque comédien est différent. Il faut trouver comment leur parler. Et surtout, il faut les stimuler pour le plan, et enchaîner les prises pour que le jeu ne s’évapore entre elles.
Ton premier-court métrage, tu l’as fait dans quelles conditions ?
A.P. : Avec très peu de moyens. C’était du matériel emprunté à l’école, de la pellicule noir et blanc, et j’ai même développé le film moi-même. On l’a fait pour environ 1 000 euros. À l’époque, j’essayais de trouver des financements, mais ça ne marchait pas. Et un jour, à une fête, un étalonneur m’a dit : “Tu veux faire des films ? Fais les.” Ça paraît évident, mais ce n’était pas si simple. Du coup, je l’ai fait. Et c’est ce film qui m’a permis d’aller à Clermont-Ferrand, puis d’enchaîner. On a eu un prix de qualité du CNC, le film a a pas mal tourné en festival.

C’est un conseil que tu donnerais aujourd’hui à ceux et celles qui veulent se lancer ?
A.P. : Oui, complètement. Surtout aujourd’hui où c’est beaucoup plus simple avec les outils numériques. Il faut faire des films. Ne pas attendre.
Tes films empruntent au registre de la comédie, de l’absurde. Comment as-tu été amené à te faire confiance dans l’écriture ?
A.P. : Avant l’école, j’avais fait des films en Super 8 avant. Le scénario, c’était déjà une sorte de storyboard. J’écrivais en images, avec les dialogues, les actions. Les films étaient muets, après, je rajoutais une piste son. C’était minimaliste mais correct. Les films étaient marrants, ça m’a donné confiance dans l’écriture. Je savais que ce que j’écrivais tenait la route.
Tu aurais pu faire autre chose dans la vie. Pourquoi avoir choisi de faire une école de cinéma ?
A.P. : C’était quelque chose que je voulais faire depuis tout petit. Je suis allé dans une école parce que je ne connaissais absolument personne dans le milieu. C’était une façon d’y entrer, et aussi d’acquérir une légitimité. Je voulais avoir confiance aussi sur un plateau de tournage. Une école, ça permet de ne pas être impressionné par un plateau, par la technique, les projecteurs… Même si aujourd’hui, ça a changé : ces derniers prennent moins de place. Ou alors, c’est peut-être moi qui les trouve moins impressionnants
Est-ce que tu as continué à travailler avec les gens rencontrés à l’école ?
A.P. : Très peu. À l’école, on est tous au même niveau. Sur un tournage, il y a une hiérarchie, tu deviens le boss. Et ça ne marchait pas toujours. Sur mon premier film, j’ai essayé de diriger avec des camarades, mais ça posait problème. Il valait mieux travailler avec des gens un peu en dehors de ce cercle, au-dessus ou en-dessous de ma promo. On sortait de l’école, on était encore étudiants. On n’avait zéro expérience. Le film, c’était celui de de tout le monde alors que c’était le mien.

Ton premier long métrage, La Fille du 14 juillet, projeté à la Quinzaine des Réalisateurs en 2013, a été très exposé. Comment l’as-tu vécu ?
A.P. : Je ne m’en suis pas rendu compte sur le moment. C’est Vimala Pons qui m’a dit : « Non, mais tu ne réalises pas. Le film est très exposé ». C’est plus tard que j’ai compris. Sur le coup, je me suis juste dit que j’avais de la chance, que j’allais en profiter parce que peut-être ça ne se reproduirait pas. D’ailleurs, ça a été le cas.
Tu parles de l’exposition à Cannes ?
A.P. : Oui, je parle de Cannes, mais aussi de la visibilité. J’en ai eu peut-être un peu sur le deuxième [La loi de la jungle]. Au moment du troisième, c’était le Covid. Patatras. Et pour le dernier, Vade Retro, il ne s’est quasiment rien passé. Les carrières sont en dents de scie. Il y a des moments où ça marche, d’autres non. C’est comme ça.
Je me souviens d’un des premiers cours qu’on avait eus à Louis-Lumière. On devait aller visiter des décors dans des studios — je crois que c’était à Arpajon — pour un film de Roman Polanski qui devait se tourner. La visite était prévue, tout était calé… Et puis, d’un coup, on nous dit que c’est annulé. Le film s’était arrêté, ils détruisaient les décors.On demande pourquoi, et on nous répond : le réalisateur s’est fâché avec la vedette américaine — John Travolta — qui a quitté le projet. Et avec lui, les financements sont partis aussi. Donc tout s’arrête. Je me souviens que quelqu’un nous avait dit : « Ça, c’est le cinéma. » Des projets qui montent très haut et qui s’effondrent d’un coup. Des grandes joies, des immenses déceptions. Et ça restera comme ça. Du coup, j’étais un peu prévenu.
À quel moment t’es-tu senti réalisateur ?
A.P. : À partir du moment où j’ai pu en vivre. C’était au moment de deuxième ou troisième court métrage.
Tu as travaillé sur tes deux longs avec Vimala Pons et Vincent Macaigne. Comment vous êtes-vous rencontrés ? A l’époque, ils étaient encore peu identifiés…
A.P. : C’est vraiment grâce au court métrage. À l’époque, quasiment tout le monde venait de là. Vimala avait fait un ou deux longs, mais dans des petits rôles. On s’est retrouvés autour de l’envie de faire un long métrage, dans des conditions très précaires. C’était hyper fauché, mais c’est comme ça qu’on s’est rencontrés. Un monteur son m’avait parlé du court de Baya Kasmi, J’aurais pu être une pute, dans lequel elle jouait. J’ai rencontré Vimala, je lui ai montré mes courts, et ça s’est fait comme ça. Pour Vincent, c’est un peu la même chose. Je l’avais vu dans un court-métrage de Guilhem Amesland, Moonlight Lover, tourné juste avant Un monde sans femmes de Guillaume Brac. Je l’ai rencontré, je lui ai envoyé le scénario, et voilà.
Tu regardes beaucoup de courts, notamment à Clermont-Ferrand où tu as été juré. Qu’est-ce que tu cherches dans ces films ?
A.P. : Je regarde beaucoup de courts pour repérer des comédiens, des visages. J’ai toujours eu du mal à trouver mes rôles principaux masculins. Je cherche des personnages à la fois effacés et avec une vraie présence. C’est très difficile à trouver. Pour moi, Vincent Macaigne a ça : il apporte à la fois quelque chose de très nostalgique, et en même temps une forme d’exubérance. Donc je cherche, je regarde, je découvre. Le court métrage, c’est un vivier énorme pour ça.
Tu continues à suivre les acteurs que tu as découverts ?
A.P. Oui, mais avec un sentiment un peu paradoxal, très personnel. Quand je vois des acteurs tourner dans des films sans moi, j’ai parfois l’impression d’être sur le bord de la route. En même temps, c’est normal : eux sont comédiens, moi réalisateur. Du coup, ça me rappelle surtout qu’il ne faut pas perdre de temps. J’ai un film à faire.

Est-ce que tu as une sorte de “timeline” de carrière en tête ? L’idée de ne pas laisser trop de temps entre deux projets, même si le long métrage est plus lourd à monter ?
A.P. : Oui, bien sûr. C’est aussi pour ça que je reviens au court métrage de temps en temps. Pour ne pas perdre la main, pour continuer à faire des films. Je ne vais pas rester chez moi à ne rien faire. J’estime que mon travail, c’est de faire des films. Entre deux longs, je ne supporte pas de ne rien faire.
Est-ce que pour ça que les réalisateurs continent à travailler longuement ?
A.P. : Moi, ma moyenne, c’est 5 ans. Au début, c’était trois ans, puis quatre, puis cinq. Entre deux longs, c’est beaucoup de temps.
Comment définirais-tu ton cinéma ?
A.P. : Libre. Trop libre, peut-être. C’est peut-être pour ça que j’ai du mal à faire d’autres films. Mes personnages vivent souvent dans un monde dont ils ne comprennent pas la logique. C’est un peu comme ça que je vois mes films.
Et ils s’en sortent ?
A.P. : Ils finissent par s’en sortir, oui. Ils se débattent dans une forme de médiocrité du monde qui les entoure. C’est comme une loupe. Et puis le burlesque, de toute façon, c’est toujours un peu désespéré.
On se comprend mieux aujourd’hui, selon toi ?
Non, c’est plutôt l’inverse. C’est de pire en pire. Le monde va à sa perte à grande vitesse, donc on essaye de faire avec.
Et faire des films, dans ce contexte, ça sert à quoi ?
À donner des coups de pied dans la porte. Le cinéma ne change pas vraiment le cours du monde. S’il y a quelque chose qui aurait encore de l’influence, ce sont peut-être les comédies.
Propos recueillis par Katia Bayer

