Rares sont les œuvres qui nous plongent dans un tel état de mésaise ; c’est le cas pour ce court métrage, Deux personnes échangeant de la salive, réalisé par le duo Natalie Musteata et Alexandre Singh. En festival depuis 2024, primé notamment à Clermont-Ferrand en 2025, nommé aux César et aux Oscars 2026, cette fiction dystopique fascine par son univers singulier tout en demeurant étrangement familier. Les deux cinéastes, issus de l’art contemporain, prolongent ici une réflexion déjà présente dans leurs pensées plastiques : envisager le corps comme espace politique, concevoir le dispositif comme performance sociale et recourir à l’allégorie pour révéler les mécanismes invisibles du pouvoir.

Dans une société autoritaire où le baiser est passible de mort et où l’on règle ses achats en recevant des gifles, Angine, consommatrice compulsive, malheureuse et solitaire, passe ses journées dans un grand magasin. Elle y rencontre une jeune vendeuse dont la douceur l’ébranle profondément. Malgré l’interdiction de tout contact intime, un lien fragile se tisse entre elles. Leur rapprochement, surveillé par une collègue jalouse, fait émerger une menace qui risque de tout renverser. Lorsque cette proximité dépasse la simple suggestion et se transforme en geste explicite, la répression devient immédiate et exemplaire : le régime réaffirme son emprise en sanctionnant le désir comme une faute politique.
Il découle de Deux personnes échangeant de la salive plusieurs lectures possibles selon ce que nous percevons et éprouvons. Le film nous immerge d’emblée dans un système oppressif qui restreint les libertés sensuelles et sexuelles : la brutalité omniprésente annihile toute forme d’intimité. S’ajoutent à cela des règles absurdes, comme l’interdiction du dentifrice et du brossage des dents, assimilés à une substance à bannir, accentuant la distanciation sociale et une hygiène dictée par la loi. Cette régulation du moindre geste personnel fait écho à des débats contemporains, notamment aux États-Unis, autour du contrôle des corps, des identités et des droits reproductifs ou LGBTQ+, où la sphère privée redevient un terrain de législation morale.
Malgré ces dérèglements, le décor demeure étonnamment proche du réel : nous reconnaissons les Galeries Lafayette, bien que filmées de nuit. La monnaie y est remplacée par des claques au visage, idée d’abord déconcertante qui, progressivement, s’impose comme un véritable code relationnel. Le choix de tourner aux Galeries s’inscrit dans une collaboration assumée avec l’institution, tandis que l’intégration de tenues Chanel participe pleinement du projet artistique. Le luxe, la consommation et la violence symbolique cohabitent ainsi dans un même espace, transformant le grand magasin en scène politique où le corps devient à la fois objet de désir et marchandise surveillée.

Sur le plan formel, le noir et blanc instaure une distance presque clinique avec notre réalité tout en conservant certaines similitudes, intensifiant l’atmosphère dystopique et prolongeant les thèmes déjà évoqués. Les trois figures principales incarnent chacune une posture face à cet ordre établi. Zar Amir Ebrahimi (Angine) représente l’entre-deux, oscillant entre soumission et aspiration à l’émancipation : son interprétation, toute en retenue, laisse affleurer une vulnérabilité intense. Son interaction avec Luàna Bajrami (Malaise) perturbe l’équilibre du système et incarne une forme de résistance. Angine, progressivement libérée de son isolement, cherche à s’affirmer pleinement, quitte à tout perdre. À l’inverse, Aurélie Boquien (Pétulante) incarne le conservatisme et l’adhésion stricte aux règles, nourrie par une jalousie viscérale face à cette liberté naissante. Leur jeu naturaliste contraste avec l’absurdité du cadre et accentue la portée critique de l’ensemble.
Le film convoque également la tradition du théâtre classique — où les noms des personnages sont révélateurs — en attribuant à chacun une appellation signifiante quant à son état ou à sa fonction sociale, renforçant l’ironie satirique du récit. La voix off, portée par Vicky Krieps, adopte une position quasi omnisciente qui oriente notre interprétation et confère au propos une dimension allégorique plus que strictement réaliste. Cette orientation symbolique, héritée d’une sensibilité issue de l’art contemporain, fait de l’œuvre un agencement conceptuel autant qu’une narration.
Deux personnes échangeant de la salive s’affirme ainsi comme une dystopie aussi dérangeante que profondément politique, qui questionne nos normes collectives en les poussant à l’extrême. Sous son apparente étrangeté, le film interroge le désir, la domination et la liberté individuelle. En criminalisant la tendresse et en banalisant la violence, il renverse nos repères et nous invite à examiner ce que nous acceptons comme allant de soi. Cette charge satirique, enracinée dans des enjeux contemporains, confère au film une portée qui dépasse largement la fiction. Le trouble qu’il suscite, loin d’être gratuit, constitue sa véritable puissance : une œuvre esthétique et engagée qui continue de hanter le spectateur après la projection.
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