Big Boys don’t cry de Arnaud Demarle

Au cœur de l’été marseillais, Hicham revient de mission militaire pour le mariage de son frère. Alors que sa bande l’accueille en toute virilité, le regard de Lucas se pose sur lui plus longtemps qu’il ne le devrait. Et plus intensément… En lice pour le César du court-métrage de fiction, ce court déjà récompensé entre autres d’une Mention spéciale du jury Queer Métrage à Clermont-Ferrand est intriguant car d’apparence très simple. Pourtant tout comme ses personnages, il dissimule sous sa gouaille ensoleillée une sensibilité forte et une lucidité qui vise juste.

La première image de Big Boys don’t cry est suffisante pour situer l’action ; à la manière des peintures vedute, elle fait une belle place au paysage, aux maisons en bord de mer Méditerranée que quatre hommes surplombent depuis un petit promontoire sous le soleil. Arrivée de Hicham, moment de liesse, sourire de Lucas, début de l’action. Quelques phrases à la volée, des regards échangés, des postures, plus ou moins de proximité, tout se comprend. Sans besoin de tirades, on ressent les liens forts de cette petite cellule rassurante mais aussi codifiée à la hiérarchie implicite. En chef de file, Hicham, à qui sa carrure et son statut de militaire octroient un certain ascendant jusque sur son grand frère Fouad, pourtant le futur marié qui semble moins célébré. Face à ce « big boy » à la virilité prouvée, Lucas plus frêle, plus discret dissimule ses yeux expressifs sous sa casquette et ses trop-pleins d’émotions sous un torrent de petites attaques et taquineries. Entre ces amis de toujours, pas de chichis, on s’exprime en petites bourrades et en codes masculins stéréotypés : apostrophes, bruits, cris, bombes dans l’eau, croche-pieds dans le sable, simulacres de bagarre et surtout une manière décomplexée de montrer son corps. Après tout, on est entre hommes, non ?

Sur ce dernier point le film assume son parti pris. Si la discussion tourne quasiment toujours autour des petites copines, future mariée ou sœur, celles-ci restent hors du cadre. L’un des hommes laisse même échapper « elle est fou de lui », erreur qui en dit long. Seule apparaît à l’écran, la mère de Hicham et Fouad qui écoute plus qu’elle n’intervient dans les discours de ses fils et de leurs amis sur leurs relations avec les filles. Elle entrouvre les lèvres puis se ravise, que dire face aux affirmations de ces hommes parfois simplistes mais sincères ?

Le jeu est très réaliste et on croit à ce petit groupe soudé filmé de manière faussement simple, à leurs discussions qui semblent réellement surgir sur le vif. Comme devant Rien d’important de François Robic qui capturait un temps de vacances cette fois-ci au féminin, le public peut s’identifier à ces personnages de notre temps, à leur complexité. Le tout teinté de piques amicales et d’humour comme lorsque celui qui avoue avoir parfois « déguisé la vérité » se travestit pour piéger le futur marié. Travestissement assumé, contrairement à celui que Lucas doit faire subir à ses sentiments.

Interprété par Rod Paradot, le jeune homme est blond, pâle, en léger décalage avec ses amis qu’il s’efforce d’imiter. Derrière son côté faussement nonchalant, se dégage une fragilité incroyable mal cachée sous des couches de fausse dureté. Il veut exister dans le cœur de son ami mais aussi à ses yeux, être vu comme un homme fort et digne de porter les armes à ses côtés. Cette idée, prétexte à côtoyer Hicham, vire à presque à l’obsession, à la revendication. Par des coups qui remplacent maladroitement les caresses, par des provocations grandissantes, il essaie de gagner sa place, rentrer dans son horizon par tous les moyens et n’en démord pas jusqu’à en devenir imprévisible. Entre le militaire droit et le chien fou, on se demande qui est le plus insaisissable. Eux aussi d’ailleurs.

Toujours proches l’un de l’autre, les deux hommes enchaînent les bagarres et les étreintes entre lesquelles la frontière est aussi ténue que le papier des cigarettes qu’ils fument. Cigarettes propices à une jolie scène intime, ambiguë, où un échange de fumée permet de contourner momentanément les interdits, s’approcher des limites sans pleinement les franchir. Dans une confusion des sentiments que ne bouderait pas Zweig, Hicham ne semble pas savoir exactement sur quel pied danser face à son ami, face à ce mélange de probable amour, de désir et d’admiration. Sans réussir à évoquer frontalement la situation, il esquive, se rapproche, s’échappe, laisse faire, s’énerve mais ne repousse jamais totalement Lucas. Ses réticences à lui faire intégrer l’armée sont-elles uniquement pour le protéger ou fuit-il autre chose de trop lourd pour lui ?

Si Hicham n’est pas dupe, le reste du groupe n’est pas en reste et les jeux de mains de leurs deux amis n’échappent pas toujours à leurs yeux. S’ils ignorent ou ironisent, les traitant même de « pédés », certains semblent sentir ce qui se trame et y réagissent avec plus de délicatesse que l’on pourrait croire. Quelques raccords de regards sur le duo soulèvent plusieurs fois légitimement la question : savent-ils ?.

Le manque de temps pour développer les histoires qui est parfois reproché au format court est ici un avantage de taille, il permet au mystère et à la suggestion de fonctionner. Entre les répliques blagueuses et l’intrigue de mariage prétexte, c’est dans les silences et les gestes parfois non aboutis, les plans sur un regard insondable que le film fait passer le plus d’émotions. Sa fin aussi abrupte que surprenante permet (trop tard ?) un nouveau regard sur ces hommes et ce qui se cache sous leur vernis joueur.

Big Boys don’t cry est un court-métrage moderne, réaliste, qui derrière son apparence brute dégage une douceur et garde ses secrets. À l’instar de ses héros, le film semble lui-même pudique et plusieurs visionnages sont utiles pour apprendre à le connaître et déceler ce qu’il ne laisse pas voir du premier coup.

Rachel Legrand

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Article associé : l’interview d’Arnaud Demarle et de Rod Paradot

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