Hadrien Bels : « Un auteur qui ne regarde plus le réel finit par ne plus voir grand-chose. »

Romancier remarqué avec Cinq dans tes yeux puis Tibi la Blanche, Hadrien Bels poursuit son exploration de Marseille avec Nouvel Hair, son premier court métrage, présenté en compétition officielle à Cannes, qui s’intéresse à un salon de coiffure confronté aux petits et grands changements de la vie. Entre littérature et cinéma, il revient sur son rapport à sa ville, la gentrification, le langage, la fabrication de son film et son installation récente à Dakar. Une conversation où il est autant question de création que d’appartenance, d’enracinement et de désir d’ailleurs.

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Format Court : Tu fais beaucoup d’allers-retours entre Dakar et Marseille. Qu’est-ce qu’il y a à Marseille qu’il n’y a pas ailleurs ?

Hadrien Bels : C’est une question qu’on me pose souvent. Je dirais que Marseille offre encore la possibilité de rêver. De rêver à autre chose, à un nouveau départ, à l’ouverture d’un commerce, à une autre vie. J’ai beaucoup circulé en France grâce à la littérature et j’ai le sentiment que les grandes villes sont devenues très fermées, notamment sur le plan immobilier. Quand on va à Bordeaux ou à Lyon, on a parfois l’impression que tout est déjà verrouillé.

À Marseille, on a encore le sentiment que des choses peuvent se faire à tous les niveaux. Culturellement, il y a énormément d’espaces à inventer, des friches qui s’ouvrent, des lieux qui apparaissent. C’est ce qui a fait le succès de villes comme Lisbonne ou Barcelone à une époque. Aujourd’hui, on ressent quelque chose de cet ordre à Marseille. C’est une ville qui reste en mouvement et qui se réinvente constamment. C’est vraiment une ville que j’ai du mal à quitter.

Tu utilises le mot « rêve ». Pourquoi est-ce une notion importante aujourd’hui ?

H.B. : On le voit ici, à Cannes. Je n’ai pas arrêté de faire des plans fixes avec mon téléphone pendant tout le festival. Bien sûr, il y a le cinéma, les producteurs, les jeux de pouvoir, tout ce qu’on connaît. Mais ce qui m’a frappé, ce sont aussi tous ces jeunes qui attendent devant les salles, qui cherchent des places, qui tentent de rencontrer quelqu’un. Il y a aussi toutes les confrontations sociales, tous les jeux de paraitre. C’est quand même intéressant à voir.

Au fond, le cinéma crée une parenthèse. Je viens d’aller voir un film de James Gray à onze heures du matin. Qui fait encore ça dans sa vie quotidienne ? Pendant une semaine, je n’ai quasiment plus regardé les informations. Je n’ai plus suivi l’actu ou les réseaux sociaux. Le cinéma permet cette déconnexion. Après, on a des privilégiés d’être au Festival de Cannes. Il ne faut pas l’oublier. Je me demande même si ce n’est pas le dernier endroit où l’on coupe vraiment tout. On éteint son téléphone, on reste trois heures devant un film, comme je l’ai fait pour Dao d’Alain Gomis. Alors qu’au quotidien, nous sommes constamment sollicités, happés par des flux d’informations souvent anxiogènes. Le cinéma nous extrait momentanément de cela.

Et Marseille participe aussi de ce rêve-là. C’est une ville qui fabrique sans cesse ses propres récits. Des récits auxquels on adhère ou non, mais qui existent. C’est une ville qui se fait toujours remarquer. Il y a des figures improbables qui surgissent régulièrement. Pendant le Covid, il y avait Didier Raoult qui disait qu’il allait sauver la planète. Aujourd’hui, il y a Jul qui remplit des stades et qui vient d’un quartier populaire. Marseille invente son langage, ses histoires.

C’est justement quelque chose que l’on retrouve dans Nouvel Hair. Tes personnages semblent incapables de quitter véritablement le salon de coiffure. On est toujours près de la porte, on sort, on filme une clope mais on revient très vite à l’intérieur. 

H.B. : Oui, complètement. Les seuls personnages qui paraissent réellement à l’aise à l’extérieur sont les acheteurs potentiels, ou la jeune femme venue visiter le local. Les autres semblent constamment ramenés vers ce lieu. J’écoutais récemment une interview du rappeur Le Rat Luciano qui disait qu’à chaque fois qu’il s’éloignait de sa ville, il se sentait mal, et qu’à chaque retour, il se sentait mieux. Je comprends parfaitement cela. Mais il y a aussi un risque. Nous sommes parfois prisonniers de nos propres récits, de nos propres postures. Marseille est une ville qui te nourrit énormément, mais qui peut aussi te retenir.

Comment s’en libère-t-on ?

H.B. :  Franchement, je ne sais pas. Parce qu’on en joue aussi beaucoup, on participe nous-mêmes à cette fabrication. Pagnol, Guédiguian, l’Olympique de Marseille, Jul y ont contribué. On alimente tous ce récit collectif, on participe à cette mythologie.

Et puis il y a quelque chose d’assez particulier : quand tu es un écrivain parisien, tu es souvent considéré comme un écrivain français. Quand tu est un écrivain marseillais, tu restes un écrivain marseillais. On ne parle pas d’écrivains bordelais ou lyonnais de la même manière. Marseille est un territoire dont on a du mal à s’extraire symboliquement. Mais la vérité, c’est qu’on y contribue aussi. Je peux me plaindre d’être identifié comme « l’écrivain marseillais », mais quelque part, je l’ai voulu aussi, j’ai également construit cette image.

Pourtant, lorsque ton premier roman est sorti, tu as fait quand même pas mal de presse.

H.B. : La presse locale m’a largement ignoré au départ. Il a fallu que Paris s’intéresse au livre pour que Marseille s’y intéresse à son tour. C’est assez révélateur d’une forme de complexe. Mon premier roman, Cinq dans tes yeux, montrait des jeunes sur un scooter en couverture. Beaucoup ont dû se dire : « Encore un roman sur les quartiers. »

Puis le livre s’est retrouvé dans certaines sélections, notamment au Prix de Flore ou à celui des Inrocks, et soudain le regard a changé. Il faut aussi dire que j’entretiens moi-même un rapport assez ambigu à Marseille. Je ne suis pas marseillais depuis plusieurs générations. Mes parents sont arrivés d’Algérie. Mon père était professeur d’histoire du droit romain. J’ai grandi dans un environnement intellectuel tout en vivant dans un quartier populaire. C’est ce que je raconte dans le livre, ce décalage permanent. Celui d’un garçon qui vit dans un quartier populaire, mais qui est un fils de bobos, qui appartient à plusieurs mondes à la fois et qui, d’une certaine manière, trompe un peu tout le monde.

Marseille est souvent associée à la lumière, à l’extérieur, aux grands espaces. Pourquoi avoir choisi un lieu clos, sombre pour raconter la ville ? Avec une importance accordée au son, aux bribes de l’extérieur ?

H.B. : Le point de départ, c’est vraiment le langage. Je me suis demandé où je pouvais entendre des voix, des façons de parler, des intensités qui m’intéressaient. Dans mon travail d’écriture, j’accorde énormément d’importance aux dialogues, aux voix. Ce qui m’intéressait, dans le salon de coiffure, c’est vraiment le rapport au langage et toutes les intensités dont tu as parlé.

J’ai étudié l’électroacoustique au Conservatoire. J’ai donc un rapport très fort au son. Dans un salon de coiffure, il y a les voix qui se croisent, le coiffeur qui parle à l’oreille de son client, les conversations qui traversent la pièce, les tondeuses, les sèche-cheveux. Tout cela produit une matière sonore extrêmement riche. Le salon de coiffure m’intéressait comme lieu de langage mais aussi comme lieu de théâtre. D’une certaine manière, c’est un espace où l’on entend la ville sans forcément la voir. La ville vient jusqu’à nous.

Le salon en question est situé à Noailles, un quartier traversé par de profondes transformations.

H.B. : Oui. Noailles est probablement l’un des quartiers de Marseille qui a le plus changé ces dernières années. C’est le quartier le plus gentrifié aujourd’hui. Dans Cinq dans tes yeux, je parle du quartier du Panier touché par la gentrification depuis 15-20 ans, c’est le quartier de mon enfance. Avec Nouvel Hair, je me retrouvais à nouveau face à cette question. Cet autre quartier est vraiment touché par la gentrification depuis ces cinq dernières années.

Mais Noailles cristallise aussi d’autres tensions. Il y a évidemment les effondrements de la rue d’Aubagne, les immeubles menacés, les mises en péril. Toute une population a vécu avec cette peur de perdre son logement. En même temps, en choisissant ce salon de coiffure, j’ai choisi l’endroit du rituel. Ma mère me dit souvent : « Tu es très bien comme ça, pourquoi tu vas encore te faire couper les cheveux ?. » A chaque fois que je reviens du salon, elle me dit : « Tu t’es encore fait tondre ! ».

Le salon de coiffure est un rituel collectif. On se fait tous couper les cheveux à peu près de la même façon. On retrouve les mêmes gestes, les mêmes habitudes, les mêmes conversations. Le temps s’arrête alors que la vie évolue.

C’est aussi un lieu très masculin…

H.B. : Oui et il n’en existe plus tant que ça. À Marseille, il reste encore certains cafés ou certaines chichas où les hommes se retrouvent entre eux, mais ils deviennent rares. Le salon de coiffure conserve quelque chose de très particulier, de très préservé. Le patron du salon qui apparaît dans le film me dit souvent : « Moi, je suis le psy de tout le monde. » Et c’est vrai. Les gens viennent y raconter leur vie. Ils parlent de leurs problèmes, de leurs familles, de leurs inquiétudes. C’est un endroit protégé. Pour moi, c’était le lieu idéal pour faire parler la ville.

Le film donne pourtant l’impression qu’à l’extérieur tout brûle.

H.B. : C’était une volonté très forte. Je disais à mon chef opérateur, Noé Bach : « J’aimerais que dehors ça brûle. J’aimerais presque qu’on ait l’impression de regarder l’enfer ». Avec Noé, on ne se ressemble pas du tout mais on s’est trouvés, on se rejoint sur beaucoup de choses. C’est mon premier film. Il m’a beaucoup aidé dès le découpage technique et la mise en place de mes scènes. Je lui montrais les mouvements des comédiens. Et puis, il faisait son cadre. Je le reprenais très peu parce qu’il a un rapport à l’image qui me plaît beaucoup. Ce que j’ai toujours voulu, c’est que ce soit à hauteur d’homme. Je ne voulais pas de choses trop artificielles, des contre-plongées. Je voulais un truc hyper réaliste, en permanence. Et qu’on sente le moins possible la caméra. Je pense qu’on s’est retrouvés là-dedans, qu’il a aimé ça aussi : pas trop de suivi, pas trop de recherches d’esthétiques. Je voulais quelque chose d’assez brut, ce qui ne veut pas dire que ça a été simple à faire. Nous avons tourné en plein mois d’août. Je voulais que l’extérieur soit écrasant, lumineux, presque agressif, tandis que l’intérieur reste un refuge. C’est là que les personnages se sentent en sécurité. D’une certaine manière, le salon devient un rempart contre le changement. Au début du film, il y a ces horloges qui affichent différentes villes du monde. Pourtant, très vite, on comprend que le temps est suspendu. Le salon résiste encore, mais il est condamné. C’est cette contradiction qui m’intéressait.

La gentrification est un sujet à la mode. Peux-tu revenir sur ton rapport à elle ?  

H.B. : La réalité est complexe. Quand on me dit que Cinq dans tes yeux est un roman sur la gentrification, je réponds toujours que ce n’était pas mon intention première. Je voulais raconter l’histoire d’un adolescent qui grandit dans un quartier populaire. Mais forcément, les transformations urbaines finissent par apparaître.

Dans Nouvel Hair, c’est la même chose. Et puis la gentrification n’est jamais un phénomène entièrement noir ou entièrement blanc. Dans mon roman, j’utilise le mot « venants » pour désigner ceux qui arrivent de l’extérieur. En réalité, c’est un terme sénégalais. Là-bas, une voiture importée est une « venante ». Une personne qui revient de l’étranger avec un certain pouvoir économique est aussi un venant. J’aimais ce mot parce qu’il me semblait plus juste que celui de « bobo »  que je n’ai jamais aimé.

Pourquoi ?

H.B. : Parce que « bobo » ne veut plus dire grand-chose aujourd’hui. Il est désuet. Parfois, je vois des bobos qui n’ont rien de bohème. Le mot « venant » me semble plus intéressant parce qu’il pose immédiatement une question : au fond, qui n’est pas un venant à Marseille ?

La ville s’est construite grâce aux migrations grecques, italiennes, arméniennes, espagnoles, algériennes, comoriennes. Tout le monde est arrivé de quelque part. La différence, c’est que les nouveaux arrivants disposent souvent d’un pouvoir économique plus important. Ce n’est pas exactement la même histoire.

Mais je tenais à conserver toute l’ambiguïté de la gentrification. Les venants peuvent agacer parce qu’ils s’approprient très vite les codes de la ville. Ils adoptent immédiatement les références marseillaises, les slogans, les signes extérieurs d’appartenance. En même temps, ce sont aussi nos amis. Ils apportent des idées, des lieux culturels, des commerces, des propositions nouvelles. Ils participent à la transformation de la ville. Ils arrivent avec des boulangeries ou des fromageries qu’on aime. C’est pour cela que je me méfie des discours trop simples. Nous critiquons la gentrification, mais nous profitons parfois aussi de ce qu’elle produit.

Qu’est-ce qui t’a donné envie d’écrire Nouvel Hair et de le réaliser ?

H.B. :  Je fais de l’image depuis longtemps, même si ce n’est pas la même chose : des films de mariages arabes, des films institutionnels, des clips. Ensuite, j’écris. Quand on écrit, on visualise beaucoup. Par exemple, si je prends la scène d’ouverture de Cinq dans tes yeux, c’est un mec qui part dans une soirée au Boulevard National. Je visualise le travelling, l’entrée dans la soirée, toute la série de plans fixes un peu tremblants où il prend de la MDMA. Je visualise ses mains en train de choper les derniers cristaux de drogue dans sa poche, en train de se les mettre sur la langue. J’ai toutes ces sensations quand j’écris ça. J’entends la musique, une espèce d’électro minimale. Je le sens déraper. J’entends les voix des gens qui draguent des nanas à côté. Et après, boum, on recule et on finit avec la première rencontre avec la fille qu’il va kiffer plus tard. On sent cet état retomber. Tout ça, je le visualise. Quand j’écris un scénario, c’est la même chose. Je visualise vraiment les scènes. J’ai beaucoup tenu, par exemple, à ce que ce soit ce décor-là. On m’a proposé d’autres salons de coiffure. J’ai tenu à ce que ce soit celui-là parce que j’avais une vision et j’avais besoin de m’y tenir. 

Comment as-tu vécu cette première expérience cannoise ?

H.B. : D’abord comme une occasion extraordinaire de voir des films. On me l’avait conseillé avant de venir : si tu vas à Cannes, regarde des films. C’est ce que j’ai essayé de faire au maximum. C’est un privilège immense de pouvoir découvrir autant d’œuvres dans des conditions incroyables, parfois à des horaires improbables, avec des salles pleines de spectateurs passionnés.

C’est probablement ce qui m’a le plus marqué. Tout le reste m’intéresse davantage comme objet d’observation. Les photographes, les tapis rouges, les cérémonies, les robes, tout cela est assez fascinant à regarder d’un point de vue sociologique. Mais ce n’est pas vraiment mon monde.

Pourtant, une sélection à Cannes peut représenter un véritable tremplin pour un long par exemple. 

H.B. : Peut-être, mais je n’en ai pas encore conscience. Le cinéma est un temps long. On parle déjà du long métrage à venir, mais la réalité est qu’un film dépend d’une multitude de facteurs : les financements, les aides, l’écriture, les producteurs, les commissions. Il peut se passer tellement de choses, Il y a plein de facteurs qu’on ne maîtrise pas. La littérature fonctionne différemment. On écrit un livre, on le remet à son éditeur, il est publié quelques mois plus tard, c’est réglé. Le cinéma demande des années. J’essaie donc de ne pas trop me projeter.

Tu as envie de continuer à écrire des livres ?

H.B. : Oui, je ne peux pas faire autre chose, ça, j’en ai la certitude maintenant. Aujourd’hui, j’écris des romans, une bande dessinée qui paraîtra bientôt, une série. Je crois même que c’est le seul métier que je peux imaginer exercer toute ma vie. Les métiers de l’image demandent une énergie physique énorme. Quand je vois les équipes porter des stabilisateurs ou courir toute la journée sur un tournage, je me dis que ce sont aussi des métiers de jeunes. L’écriture, elle, peut t’accompagner jusqu’au bout. À condition de continuer à regarder le monde et à avoir de la matière.

Qu’est-ce qu’il a de particulier, le réel ? 

H.B. : C’est la clé. Mon expérience de vidéaste a été essentielle pour cela. Je dis souvent que filmer des mariages arabes a été l’une des expériences les plus importantes de ma vie. Cela peut paraître surprenant, mais c’est vrai. Tu entres dans des quartiers, dans des familles, dans des appartements, dans des moments décisifs de l’existence des gens. Tu filmes les mariages de jeunes qui ont 19-20 ans, en bas de tours où les gens ne vont plus. Tu observes des détails culturels, des habitudes, des façons de parler, des tensions, des joies. Tu vois les photos de famille, tu vois des choses auxquelles très peu de personnes ont accès. C’est pareil lorsque tu réalises des films institutionnels, pour les banques par exemple. Tu découvres d’autres bureaux, d’autres mondes sociaux, d’autres façons de vivre, d’autres objectifs. Tout cela nourrit l’écriture. Je crois qu’un auteur qui ne regarde plus le réel finit par ne plus voir grand-chose.

Le documentaire aurait-il pu te tenter ? 

H.B. : Je me suis posé la question. J’ai notamment participé à l’écriture du documentaire consacré à Jul pour France Télévisions. Cela m’a permis de mieux comprendre ce langage. Mais j’ai longtemps eu du mal avec le documentaire parce que je ne savais pas exactement comment l’aborder. J’avais une sorte de blocage. On a souvent une vision réductrice du documentaire : quelques interviews, une voix off, des images d’illustration. Or ce n’est évidemment pas cela. A un moment, j’ai lâché prise. Je ne peux pas tout faire. Aujourd’hui, je comprends beaucoup mieux sa richesse. Malgré tout, je crois qu’il existe chez moi une forme de pudeur.

C’est-à-dire ?

H.B. : J’ai toujours eu le sentiment que filmer directement ma propre ville me mettait davantage en difficulté que de l’écrire. La fiction agit comme une protection. Dans un roman ou un film de fiction, tu passes par des personnages, par une mise en scène, par des comédiens. Cela crée une distance. Le documentaire te confronte directement aux gens. Il n’y a plus de pare-feu. Je crois que c’est pour cela que j’ai longtemps été plus à l’aise avec la fiction.

Tu as choisi récemment de vivre en partie à Dakar. Est-ce que ce déplacement a modifié ton regard d’auteur ?

H.B. : Énormément. J’avais déjà écrit sur Dakar avant d’y vivre. Mais je ne pensais pas que cela me confronterait aussi fortement à la question de la légitimité. Ma femme est sénégalaise. Nous avons des enfants métis. Je vis dans un quartier populaire et je suis très intégré à ma famille sur place. Malgré cela, lorsque j’écris sur le Sénégal, je me demande constamment si j’ai le droit de le faire. Est-ce que je suis légitime ? Est-ce que je peux écrire sur les histoires des autres ? Ce sont des questions que je me pose beaucoup plus qu’à Marseille.

Pourtant, tu as défendu le regard extérieur en parlant des cinéastes extérieurs qui filment Marseille.

H.B. : Oui, et je continue à le défendre. J’ai adoré quand Mohamed Mbougar Sarr a écrit son livre [La Plus Secrète Mémoire des hommes] et parlé de la France. J’aime quand des auteurs ou des cinéastes se déplacent vers des territoires qui ne sont pas les leurs. J’aime cette prise de risque. Je crois aussi que la culture française reste très centrée sur elle-même. La plupart des romans, des films ou des débats tournent autour de sujets français. Ça ne veut pas dire qu’il y en a qui ne le font pas, mais ils sont très peu à le faire.

Partir vivre ailleurs était aussi une manière de me forcer à sortir de cela, à faire un grand saut dans le vide et d’aller dans des endroits que je ne maîtrise pas bien et de jouer avec des cultures que je ne maîtrise pas totalement non plus. 

Quel regard portes-tu sur la création cinématographique au Sénégal aujourd’hui ?

H.B. : On habite en dehors de Dakar donc je ne suis pas assez intégré là-dedans pour savoir s’il y a une  vraie envie de cinéma. Mais il me semble qu’il existe un véritable enjeu de financement. Le cinéma dépend toujours d’une volonté politique. On le voit en Corée du Sud, au Maroc ou ailleurs : lorsqu’un État décide d’accompagner ses auteurs, des générations entières émergent. Au Sénégal, les priorités sont souvent ailleurs. Les difficultés économiques sont importantes. Pour certains, le le cinéma africain aujourd’hui est représenté par Alain Gomis, par Mati Diop ou Alice Diop mais ils sont Français, ils ont grandi en France. Je rêve de voir davantage de voix africaines émerger parce que ces villes sont incroyablement cinématographiques. Il y a une richesse sonore, visuelle et humaine extraordinaire.

Quels mots associerais-tu au court métrage ?

H.B. : J’ai le sentiment que le court métrage devrait être un geste. Un geste cinématographique très fort. Quand tu vois Para los contrincantes [le film de Frederico Luis qui a obtenu la Palme d’or du court-métrage 2026], c’est un film sur un jeune boxeur, c’est un très beau geste cinématographique : un match, trois rounds, tu sors, merci, au revoir. C’est comme une bouchée en gastronomie. Tu ne dois pas trop en dire, tu ne dois pas finir tes histoires, tu dois laisser les gens en suspens. Avec Nouvel Hair, je suis allé vers une vraie histoire, dans un huis clos, avec une narration assez classique. Peut-être parce que je viens davantage de la littérature que des écoles de cinéma. Je ne sais pas encore. Je découvre cet univers. Ce que je sais, en revanche, c’est que ce film marque pour moi une étape. Je voulais le faire dans ma ville, dans ce salon. Comme quelqu’un qui se prépare à aller vers le dehors, voir ce qu’il y a derrière la porte. Comme les personnages du film.

Propos recueillis par Katia Bayer

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