Ji-Min Park : « Quand je joue, je crée aussi »

Artiste plasticienne et comédienne coréenne-française, membre du Jury des courts métrages et de la Cinef et des 10 to Watch d’Unifrance cette année au Festival de Cannes, Ji-Min Park évoque son rapport au cinéma, la création comme état permanent, la question de l’invisibilité des acteurs et actrices asiatiques dans le cinéma français et son besoin de naviguer et de créer entre plusieurs mondes.

© Marie Rouge

Format Court : Quel regard portes-tu sur le court métrage ? Est-ce un format qui te parle particulièrement ?

Ji-Min Park : Je suis assez admirative, en vérité. Là, par exemple, on a vu des dizaines de courts métrages, et j’ai beaucoup d’admiration pour les réalisatrices et les réalisateurs. J’adore le long-métrage, mais je trouve que c’est un exercice tellement difficile de faire rentrer une histoire en si peu de temps. C’est un challenge assez extraordinaire.

Le fait de découvrir autant dunivers différents peut-il nourrir ton propre travail ?

J-M P : Bien sûr. Tous les sujets peuvent venir me chercher. C’est aussi un truc générationnel. Aujourd’hui, j’ai vu des films d’écoles réalisés par des étudiants, des personnes qui sont dans des écoles. Non seulement ça raconte ce qu’il se passe dans le monde, notre état politique, sociopolitique, mais c’est aussi générationnel. Ça raconte comment les personnes de cette génération voient le monde à travers leur culture, leurs histoires, leurs joies, leurs peines, leurs traumas. Et c’est assez puissant.

Quand tu choisis un projet en tant que comédienne, quest-ce qui déclenche ton envie de timpliquer ?

J-M P : Déjà, il faut savoir que je n’ai pas tant de choix que ça. Ca se voit, je suis une personne non blanche qui travaille dans le cinéma français, et il faut quand même le préciser et le redire. La présence des actrices asiatiques dans le cinéma français est quasiment inexistante. Donc déjà, quand des réalisatrices ou des réalisateurs pensent à moi, ça veut dire quelque chose. Après, évidemment, il faut voir si le projet me parle. La première question que je me pose, c’est : est-ce que je vais pouvoir m’approprier le personnage, est-ce qu’il fait sens pour moi ?

Pourtant, plusieurs cinéastes importants tont fait confiance ces dernières années…

J-M P : Oui. Des réalisatrices comme Hafsia Herzi ou Rebecca Zlotowski n’ont pas pensé à ça, elle m’ont permis d’avoir ma place. Du coup, mon projet, c’est de travailler avec des personnes qui ont cette vision-là. Quand quelqu’un pense à moi pour un rôle, ça veut déjà dire quelque chose, parce qu’on reste très peu représentés dans le cinéma français. Comment peut-on faire changer les choses ? Moi, je crois que c’est aussi la visibilité qui fait qu’à un moment donné, les gens ne se posent plus de questions. Pour le moment, la visibilité, on ne l’a pas. À part Lucie Zhang, je ne vois pas qui travaille vraiment. Mon combat, c’est juste essayer de continuer.

Tu pourrais avoir envie de passer un jour par le court métrage comme réalisatrice ?

J-M P : Je ne sais pas. Je suis aussi artiste plasticienne. Là, j’ai commencé à préparer un film qui sera hyper expérimental. Mais je ne l’ai pas fait avec l’idée d’écrire un rôle pour moi. C’est beaucoup plus une manière de m’exprimer. C’est important, je pense, d’avoir les deux. De toute façon, je ne pourrais pas arrêter l’art. Si j’arrête ça, j’arrête tout. C’est l’art qui me nourrit avant tout.

Quel lien fais-tu entre ton travail plastique et le jeu dactrice ?

J-M P : Je n’ai pas fait d’école de théâtre. Mon apprentissage du jeu s’est fait aussi par l’art. L’art, c’est ma base créative. Quand je joue, je crée aussi. Ma façon de travailler à l’atelier, sur les œuvres, c’est exactement la même que lorsque je crée des personnages ou du jeu. J’aime bien dire que mon travail plastique, c’est de la digestion émotionnelle. Et le jeu, pour moi, c’est aussi ça. J’ai exactement la même façon de travailler, seul le matériau change.

La petite dernière

Le doute fait-il partie de ton parcours ?

J-M P : Je pense que c’est difficile pour tout le monde. La question de la légitimité, je l’ai à fond. Ce n’est pas parce que j’ai plusieurs activités que je ne doute pas. Sincèrement, les personnes qui ne se posent jamais cette question, ça m’étonne. Tout le monde doute, tout le monde essaie de trouver sa place.

Comment te définis-tu ?

J-M P : Je suis artiste plasticienne et je suis aussi actrice.

Le milieu de l’art et du cinéma sont très différents avec des espaces plus confidentiels et d’autres bien plus visibles. Cette année, tu fais partie des 10 to Watch d’Unifrance et tu es jurée à Cannes. Comment perçois-tu un événement aussi énorme ? 

J-M P : Cannes reste l’un des plus gros festivals de cinéma au monde, donc forcément, c’est énorme.  La place que ça prend, la place que ça offre aussi. Mais ce que je trouve intéressant, malgré la grosse machine, c’est qu’il y a plusieurs mondes possibles dans un même espace. Il y a les films en compétition, mais aussi les autres sections : Un Certain Regard, la Quinzaine, les courts-métrages… Ça donne de l’espoir et de l’énergie.

Tu te raccrocherais à quel monde, alors ? 

J-M P :  Ca se voit dans mes choix et mon parcours. Je suis entre deux cultures, entre plusieurs boulots. La fluidité et le mouvement sont hyper importants pour moi. Dès qu’on se fixe sur quelque chose, pour moi, c’est la mort. C’est comme l’eau. Si elle reste trop longtemps dans un bocal, elle croupit.

Je ne pourrais pas te dire que je me rattache à tel ou tel monde, parce que ce qui est passionnant, c’est justement de naviguer entre plusieurs mondes. C’est difficile parfois parce que l’humain a besoin de se raccrocher à quelque chose. J’aime bien me dire que je suis comme un esprit qui rôde un peu partout. Mais cette liberté a un prix.

Tu as un peu de recul désormais mais la visibilité de La petite dernière l’an passé a dû te dépasser, non ?

J-M P : Oui, ça a été costaud. En plus, c’était un film officiel. Et j’étais dans deux autres films qui étaient aussi à Cannes. Du coup, je suis restée longtemps sur place, mais c’était intéressant.

Que fais-tu lorsque tu ne crées pas ?

J-M P : Je crois qu’on crée tout le temps. Ce n’est pas parce que je ne suis pas dans mon atelier ou sur un tournage que je ne crée pas. Quand je marche dans la rue et que quelque chose m’interpelle, je vais le prendre en photo. Je prends énormément de photos. Et là aussi, je suis en train de créer, parce que je crée des liens dans ma tête. Quand je regarde des films, je crée aussi, parce que je suis en connexion avec ce que je regarde. Je pense qu’on est tout le temps en création lorsqu’on est sensible à ce qui se passe dans le monde. Ce n’est pas un effort, c’est un état d’esprit.

Ces images, tu en fais quoi ? 

J-M P : Je les utilise. Même si elles ne sont pas en continu, elles peuvent d’une certaine manière créer soit une mémoire soit un film.

Propos recueillis par Katia Bayer

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