Carla Simón. Le cinéma, une manière de penser le monde

Présidente du Jury des courts métrages et de La Cinef lors du 79e Festival de Cannes, la réalisatrice Carla Simón (Été 1993, Nos soleils, Romería) revient sur son rapport aux récits personnels, à la forme courte et à la jeune génération de cinéastes. Entre mémoire familiale, expérimentation cinématographique et transmission, la réalisatrice espagnole défend un cinéma de la recherche, du mouvement et de l’émotion.

Format Court : Votre cinéma est profondément lié à votre histoire personnelle. À quel moment une expérience intime devient-elle une fiction, puis un film ?

Carla Simón : Je pense que chaque histoire intime est politique, parce que nous vivons dans un contexte qui nous affecte. Vous êtes une personne très différente si vous vivez dans une partie du monde ou dans une autre. Pour moi, le sens de l’endroit est très important dans mes films, et cela finit toujours par devenir politique et universel. Ça a été très organique de commencer à faire des films sur mon histoire, parce que j’ai une grande famille remplie d’histoires. J’ai vécu une enfance avec beaucoup d’histoires, donc c’était presque une chance de pouvoir les raconter et y réfléchir. Et aussi, l’opportunité que le cinéma vous donne quand vous écrivez un scénario, c’est de vous mettre dans la peau des autres. Et soudainement, j’ai pu voir toutes ces histoires depuis cette perspective.

Dans votre dernier film, Romería, les lieux semblent parfois plus importants que les personnages. Pourquoi cette attention portée aux espaces ?

C.S : J’ai toujours pensé à cela à travers ma propre histoire. Je ne savais pas encore que je voulais devenir réalisatrice quand j’étais enfant, je l’ai découvert plus tard. Mais à 18 ans, comme Marina dans le film, j’ai reçu une caméra vidéo et j’ai commencé à filmer. J’ai énormément filmé ma famille. Dans ce film, Marina traverse la Galice, est en contact avec une famille qu’elle ne connaît pas et filme les espaces ouverts, les lieux où ses parents ont peut-être vécu dans le passé. Parce qu’au final, les endroits restent, tandis que les gens passent.

Vous revenez régulièrement au court métrage. Qu’est-ce que cette forme vous apporte ?

C.S : J’aime beaucoup revenir au court métrage parce que je me sens plus libre et je m’amuse plus. Même ici, à Cannes, je montre un court, Flamenco dans le cadre de la campagne « Where Talent Ignites » car mon prochain film parlera de cette musique. Le court me permet de tester les choses. Le long représente un grand budget, donc, avec le court, j’ai pu jouer avec les danseurs et la musique. J’ai fait aussi beaucoup de correspondances filmées. C’est très personnel et plus rapide à faire. Comme pour le film que j’ai fait pour Miu Miu, Carta a mi madre para mi hijo. On me l’a proposé en mars et il devait être prêt en août. J’ai fait un film sur ma grossesse et sur les choses que j’avais en tête à ce moment-là. C’est un format que je trouve vraiment très libre.

Quand vous faites un long métrage, vous portez beaucoup de responsabilité sur vos épaules : il y a beaucoup d’argent, beaucoup de personnes qui travaillent avec vous, et vous devez aller très profondément dans l’univers du film pour vraiment le comprendre.

Avec le court métrage, je peux explorer quelque chose qui m’intrigue ou me rend curieuse. Je me connecte au cinéma d’une manière plus intuitive et plus rapide. Parfois, je tourne des courts uniquement avec ma caméra Super 8, en attendant toute une après-midi que la lumière soit exactement là où je la voulais. Cette relation-là au cinéma est beaucoup plus instinctive.

Le court métrage permet-il une forme particulière de vérité émotionnelle ?

C.S : Je pense que lorsque vous avez plus de temps, vous pouvez travailler l’émotion de différentes manières. Mais même dans un court métrage, malgré la durée limitée, vous pouvez atteindre quelque chose de très émouvant. Et je regarde toujours des courts-métrages.

Comment les voyez-vous ?

C.S : En Espagne, nous avons une plateforme qui s’appelle Filmin. C’est une plateforme plutôt tournée vers le cinéma d’auteur, mais il y a aussi beaucoup de courts-métrages. Et puis je fais partie de l’Académie européenne du cinéma (EFA), donc cela me permet aussi de voir énormément de films.

En regardant les films de La Cinef, avez-vous retrouvé des sensations de vos années d’école ?

C.S : Oui, complètement. La peur, le stress… mais aussi l’excitation. C’est merveilleux d’être à ce moment-là de sa vie. Et c’est très inspirant de voir ces films réalisés à l’école. Ils sont parfois imparfaits, mais je ne cherche pas la perfection dans le cinéma. Parfois, un film peut être irrégulier mais contenir une scène magnifique qui reste avec vous pour toujours. Ce sont des petites choses qui, soudainement, peuvent avoir un grand impact. C’est cela qui compte pour moi. Pas un film parfait qui ne vous transforme pas. Et quand on commence, on donne tout parce qu’on ne sait pas encore si l’on pourra continuer à faire des films. Je me souviens de ce sentiment.

À quel moment avez-vous senti que le cinéma était devenu votre métier ?

C.S : Je dirais après mon deuxième film [Nos soleils]. Au début, tout est très fragile. Même après plusieurs films, on ne sait jamais si l’on pourra faire le suivant. Mais quand j’ai commencé à préparer le troisième, je me suis sentie plus libre. C’est aussi grâce à l’Ours d’or à Berlin.

Quand je suis arrivée au troisième film [Romería], j’ai commencé à considérer chaque film comme une recherche. Dans celui-ci, j’ai voulu essayer telle chose ; dans le suivant, autre chose. J’ai commencé à voir le cinéma comme un chemin et un processus, pas seulement comme un résultat. Dans ce sens, je me sens plus libre.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes cinéastes aujourd’hui ?

C.S : Je pense qu’il ne faut pas envisager l’idée de ne pas faire. Parfois, il y a un sentiment d’injustice ou l’impression que cela n’arrivera jamais. Mais si vous croyez profondément qu’un projet mérite d’exister, alors vous trouverez une manière de le faire. Ne pas considérer la possibilité d’abandonner, c’est ce qui m’a donné l’énergie de continuer à faire ce que j’avais en tête.

Selon vous, quel est le véritable pouvoir du cinéma ?

C.S : Je pense que le cinéma nous fait penser. Pour moi, c’est la chose la plus importante. Quand j’étais à l’école, j’ai eu une révélation après avoir vu Code inconnu de Michael Haneke. Ce n’était pas seulement pendant le film, mais surtout pendant la discussion qui a suivi. En parlant avec les autres, le sens du film s’est ouvert. J’ai réalise de dont il s’agissait. Cela m’a fait penser au monde, aux relations humaines. Et je me suis dit que faire du cinéma était une très belle manière de réfléchir au monde et d’inviter les autres à réfléchir aussi. Ça m’a fait grandir.

Le cinéma nous permet de nous mettre dans la peau des personnages. Cette empathie nous fait vivre des expériences que nous n’aurions jamais connues autrement dans nos vies. Je pense que la meilleure vie serait d’être tout le temps au cinéma !

Vous sentez-vous appartenir à une nouvelle génération du cinéma espagnol ?

C.S : Oui, très fortement. L’année dernière, il y avait deux films espagnols en compétition à Cannes. Cette année, il y en a trois, sans compter les autres sections. Je ressens aujourd’hui un véritable sentiment de communauté. On a l’impression que le succès d’une personne est aussi celui des autres.

Il y a une attention sur le cinéma espagnol que nous ne connaissions pas avant. Pendant longtemps, le cinéma espagnol voyageait peu à l’international. Et soudainement, nous avons commencé à croire davantage en notre cinéma, comme une manière d’exporter nos voix et nos récits. Il y a aujourd’hui une génération de cinéastes avec des voix très différentes, des personnalités très fortes dans leur manière de faire du cinéma. Cette génération qui étudie maintenant est très chanceuse parce qu’elle accès à toutes sortes de références.

Les jeunes réalisatrices ont-elles aujourd’hui plus de modèles que votre génération ?

C.S : Oui, clairement. Quand j’étudiais, je me souviens qu’il était très difficile de trouver des références de réalisatrices. Aujourd’hui, les jeunes femmes ne se demandent plus si elles ont le droit de faire du cinéma. Elles le font, tout simplement.

Propos recueillis par Katia Bayer

Remerciements : Maaike Olles

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *