Daughters of the Late Colonel d’Elizabeth Hobbs

Après son dernier court-métrage The Debutante (2022), présenté et primé plusieurs fois en festival, la réalisatrice et animatrice Elizabeth Hobbs revient cette année avec Daughters of the Late Colonel, présenté à la Quinzaine des cinéastes lors de la 79e édition du Festival de Cannes. Dans ce court-métrage, la réalisatrice adapte la nouvelle du même nom de Katherine Mansfield publiée en 1920, qui met en avant deux sœurs désespérées par la mort de leur père, colonel autoritaire.

Elizabeth Hobbs inscrit son nouveau court-métrage dans ce qui façonne son cinéma : une histoire à adapter à partir d’une archive ou d’une œuvre, qui questionne la place des femmes dans la société. C’était par exemple le cas avec son film The Debutante, réalisé à partir d’une nouvelle de l’artiste surréaliste Leonora Carrington, qui questionnait déjà la légitimité d’une femme à s’affirmer dans la société britannique du XXe siècle. Daughters of the Late Colonel, d’après la nouvelle de Katherine Mansfield, passe par les mêmes questionnements : comment deux femmes, touchées par la mort de leur père autoritaire, vont trouver le courage de s’affirmer contre son fantôme et les hommes qui gravitent autour d’elles ?

Dans Daughters of the Late Colonel, la réalisatrice montre encore une fois son profond intérêt pour les différents matériaux servant à son processus créatif dans l’animation : l’utilisation de l’encre fraîche pour apporter un côté plus vivant, la superposition de dessins à l’encre sur des couches de peinture, le collage ou encore l’utilisation de prises de vues réelles. C’est l’utilisation de tous ces matériaux qui rend le film d’Elizabeth Hobbs si singulier et énergique : on se sent autant débordé·es que les deux sœurs débordées par la mort de leur père.

L’utilisation de la couleur a une importance capitale dans l’œuvre d’Elizabeth Hobbs, qui choisit minutieusement ses palettes. Dans Daughters of the Late Colonel, les couleurs primaires sont très présentes et ont chacune un rôle. Le film prouve que les couleurs racontent quelque chose et qu’elles ne sont pas choisies au hasard : en contrastant avec le noir et blanc des dessins à l’encre, elles apportent un certain dynamisme et se révèlent davantage au moment de l’apparition de figures d’autorité, comme le père sortant de sa tombe, le soldat britannique ou le curé. L’apparition des couleurs comme des flash leur donne un pouvoir supplémentaire sur la mise en scène des émotions des personnages. La musique et le doublage ont également un rôle central puisque la façon dont Elizabeth Hobbs les travaille permet de créer des situations non seulement comiques mais également gênantes. Il y a une certaine dichotomie entre les voix des personnages masculins, menaçantes et gênantes, et les voix des deux sœurs. Même si les voix et les bruitages, par des intonations et des exagérations, provoquent chez nous un certain rire, la musique, forte et angoissante, nous fait comprendre la portée des situations de malaise que vivent les deux femmes. La réalisatrice travaille d’ailleurs avec Hutch Demouilpied, la même compositrice que pour son film The Debutante, qui crée une ambiance sonore aussi angoissante que réjouissante.

Le court-métrage questionne avec justesse l’affranchissement de deux sœurs vis-à-vis de figures masculines autoritaires. Au moment de la mort de leur père tyrannique, les deux femmes, à l’apparence d’ailleurs identiques, se sentent désemparées face à la disparition d’une figure masculine qui dictait leur vie : quoi penser, comment s’habiller, que faire. L’apparition constante du fantôme du colonel ramène régulièrement les deux femmes à la réalité que leur affranchissement est difficile. C’est avec la mise en scène d’autres figures d’autorité masculines, comme celles du soldat et du curé que les deux soeurs vont réussir à s’imposer contre elles, en utilisant d’ailleurs les outils de leur domination, l’aiguille pour faire exploser le curé comme un ballon, et l’aspirateur pour faire disparaître ses morceaux. À la fin, qui arrive comme un soulagement, elle ne sont plus les filles esclaves d’un père autoritaire, mais des femmes affranchies contre la domination masculine. C’est par cette mise en scène féministe très claire qu’Elizabeth Hobbs inscrit Daughters of the Late Colonel dans la continuité directe de toute son œuvre. On souhaite vivement pour la suite que la réalisatrice continue de nous parler de féminisme avec la même ferveur, en adaptant des histoires de femmes avec toujours autant de singularité.

Mathilde Delagarde

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