César 2020, les femmes, absentes aussi des courts-métrages

Ces dernières semaines ont vu les César faire couler beaucoup d’encre, qu’il s’agisse du manque de transparence ou du sexisme de ce rendez-vous du cinéma français. Qu’en est-il des courts-métrages nommés ?

Remarquons tout d’abord l’importance des films ancrés dans un univers social fort, populaire, comme Le Chant d’Ahmed, de Foued Mansour, qui se passe presque intégralement dans des douches publiques où se côtoient réfugiés et mal logés, de Nefta Football Club, d’Yves Piat, qui voit deux jeunes garçons amateurs de foot se retrouver malgré eux dans les filets de dealers et de Beautiful loser, de Maxime Roy, qui nous fait vivre les affres d’un junkie au sevrage difficile. L’apparente poésie de Chien bleu, de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh ne saurait d’ailleurs masquer la monotonie des HLM où se déroule le film, ni surtout les névroses d’Emile, l’un des personnages principaux. Une sélection qui semble donc peu optimiste. C’est compter sans Pile Poil, de Lauriane Escaffre et Yvonnick Muller, qui rend compte avec humour des angoisses d’une postulante au CAP d’esthéticienne, en recherche d’une amie non épilée pour pouvoir passer les épreuves pratiques. Un humour qui doit beaucoup à la prestation de Grégory Gadebois, magnifiquement convaincant en père à la fois largué et attentionné, mais aussi à l’interprétation de Madeleine Baudot (Le Jeune Ahmed), tour à tour amusante et attendrissante dans sa recherche fébrile de… poils. Des dialogues au cordeau, qui sonnent juste et font mouche.

Côté animation, comme on pouvait s’y attendre, la poésie de La Nuit des sacs plastiques, de Gabriel Harel, et l’humour de Je sors acheter des cigarettes, d’Osman Cerfon, sont toujours en lice. Il faut y ajouter la musique de Make it soul, de Jean-Charles Mbotti Malolo et l’engagement de Ce magnifique gâteau !, sur la colonisation, d’Emma de Swaef et Marc James Roels. Une sélection qui accorde donc une forte importance à la couleur. Seul le noir et blanc de La Nuit des sacs plastiques, qui contraste subtilement avec le bleu des sacs, se détache. Un graphisme qui nous emmène dans cette étrange nuit aux allures de fin du monde, où ces sacs prennent vie à la manière de méduses vengeresses. Enfin, une seule occurrence de stop-motion, Ce magnifique gâteau !.

Il est difficile, eu égard aux polémiques susmentionnées sur le sexisme de l’Académie des César, de ne pas remarquer la très faible présence des femmes dans ces nominations, avec seulement trois co-réalisatrices, Fanny Liatard (Chien bleu), Lauriane Escaffre (Pile Poil) et Emma de Swaef (Ce magnifique gâteau !). Un choix contestable dans la mesure où la belle animation au sable de Guaxuma, de Nara Normande, aurait mérité une récompense, de même que les très belles images d’Odol Gorri, de Charlène Favier (avec la superbe interprétation de Noée Abita) ou la grâce rohmérienne de Pauline asservie, de Charline Bourgeois-Tacquet.

Guaxuma nous emmène au pays du sable, en Amérique latine, dans les souvenirs de la narratrice. Un jeu sur cet élément qui infuse l’ensemble du film : des photographies jaunies par le temps sont plantées dans du sable, les marionnettes incarnant les jeunes enfants sont faites d’un tissu jaune dont les rugosités imitent les grains du sable. Surtout, le procédé d’animation principale est l’animation en sable, qui permet, grâce à un usage subtil, de rendre compte d’une multitude de nuances chromatiques, d’un jaune pâle presque blanc à un marron soutenu. Un film qui, on l’aura compris, aurait bien mérité à tout le moins une nomination.

Les plans rapprochés d’Odol Gorri sur le visage tour à tour rebelle et apeuré de Noé Abita aurait, eux aussi, mérité l’attention des jurés. Nous suivons avec tension et intérêt la fugue de cette adolescente qui trouve refuge chez un marin taiseux et dépassé par les événements, campé avec brio par Olivier Rousteau. Le duo que forment les deux acteurs fonctionne à la perfection, entre la provocation un peu crâne de la jeune fille et le visage de l’homme qui passe de l’impassibilité à la sanguinité. La caméra de Charlène Favier suit avec inquiétude les cirés jaunes qui se détachent dans la nuit du port, partageant avec nous les angoisses de la jeune fille.

On comprendra en revanche que le délicieux marivaudage de Pauline asservie fasse figure de film destiné à une niche d’anciens étudiants de lettres. Prenant pour point de départ les affres de l’amour tels que Barthes les décrit dans le malicieux Fragments d’un discours amoureux, les désarrois de Pauline, jouée avec grâce et délicatesse par Anaïs Demoustier, nous emportent dans une comédie légère aux airs faussement dramatiques : la jeune thésarde, qui attend impatiemment un signe de son amant, souffre davantage de l’image que lui renvoie cette fiévreuse attente, si contraire à celle qu’elle se fait d’une intellectuelle, que de l’attente proprement dite. Déchirée entre un ethos d’érudite impassible et la réalité de ses sentiments, la jeune femme souffre doublement.

Si La Nuit des sacs plastiques et Pile poil ont donc indéniablement leur place dans les nominations, nous ne pouvons que regretter l’absence de ces films de femmes, divers et ambitieux, originaux et maitrisés.

Julia Wahl

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