Vendôme 2014 : La France, terrains vagues

Plusieurs festivals de courts-métrages choisissent une ligne éditoriale pour déterminer leurs critères de sélection. Ainsi, le festival Premiers Plans (Angers) met en avant les premiers films (courts et longs-métrages) dans sa compétition, tendis que d’autres festivals font la part belle aux films LGBT (Chéris Chéris) ou aux films de femmes (Créteil). La spécificité du festival de Vendôme consiste à mettre en avant dans sa compétition de films courts des œuvres soutenues financièrement par une région. L’occasion de poser la question épineuse du territoire et de la manière dont les cinéastes français présents cette année en compétition s’approprient (ou non) les espaces qu’ils investissent.

Recevoir l’aide d’une région implique la plupart du temps pour les cinéastes bénéficiaires de localiser le tournage de leur film dans la région qui leur apporte un soutien, généralement en province donc. À partir de ce moment là, on peut se demander ce qui motive les réalisateurs, si ces lieux et donc ces «décors imposés» stimulent leurs imaginaires. Ce n’est pas un hasard si de nombreux films en compétition à Vendôme cette année prenaient pour cadre principal de leurs récits des zones périphériques, situées à l’extérieur des grandes villes et propices aux errements, à la vacance de personnages en pleine transition. Mais est-il possible de filmer ces états sans faire dialoguer les corps et les lieux, sans faire exister ces espaces ?

CE MONDE ANCIEN

« Ce monde ancien » de Idir Serghine place son trio de jeunes adultes en jachère dans une zone commerciale périurbaine, et conte le long de ses trente minutes les errements de ses personnages «normaux», héros ordinaires ou anti-héros inoffensifs. Si l’on peut saluer le parti pris du jeune cinéaste de ne jamais sacrifier la ténuité de son récit de départ à un quelconque spectaculaire, on ne peut qu’être désolé de constater que le film ne cultive en retour rien de plus qu’une vision générique de ses personnages et de ses lieux. Ces jeunes adultes «un peu» paumés, qui se draguent «un peu», rêvent «un peu» (les States comme horizon lointain, pas très original) mais n’agissent pas beaucoup, nous les avons trop vus. Et les acteurs du film, malgré toute la sympathie qu’ils inspirent, se retrouvent aussi peu investis que leurs personnages face au peu de marge que leur laisse le programme du film. Ils sont posés dans le cadre et renvoient une image que nous connaissons déjà, comme les centres commerciaux, fast-food et autres parkings qu’ils arpentent. Des personnages un peu tristes dans des décors un peu tristes, en somme.

Dans un autre registre, Morgan Simon ne tire pas grand-chose de plus des espaces qu’il investit dans son dernier opus, « Essaie de mourir jeune ». Ici, les retrouvailles entre un père et un fils sont contées le temps d’une nuit, où l’on suit leur pérégrination à travers une ville inconnue. Tout ici semble propice à faire disparaître le décor : l’action se déroule de nuit, les valeurs de plans sont exclusivement resserrées sur les visages des comédiens et la caméra portée bringuebalante empêchent les personnages et par extension le spectateur de construire leur rapport à l’espace, d’appréhender la géographie d’une ville (ce qui pose problème quand l’évolution du récit tient dans le trajet physique des personnages). On pourrait rétorquer qu’il s’agit d’un «film d’acteurs», que le cinéaste a choisi de coller aux basques de ses protagonistes pour ne s’attacher qu’aux affects et aux tensions naissantes entre eux. Soit, mais il faudrait alors revenir sur le déséquilibre problématique entre les énergies des deux acteurs principaux, l’un trop mou (Julien Krug) et l’autre en surrégime permanent (Nathan Wilcox). Il devient alors difficile de ressentir la montée d’une tension, d’un désir commun qui porterait ces deux personnages, enjeu principal du film qui trouvera son aboutissement dans une improbable scène de triolisme aussi grotesque qu’inconfortable.

geronimo-bayer-azem

Faire disparaître le décor (« Essaie de mourir jeune ») ou n’en rien raconter d’original (« Ce monde ancien »), tel est le ressenti à la vision de ces deux films. Heureusement, d’autres réalisateurs présents à Vendôme ont creusé, se sont appropriés des lieux génériques et ont tenté d’en tirer autre chose. Nous avions déjà évoqué dans de précédents articles des films tels que « Tant qu’il nous reste des fusils à pompes » de Jonathan Vinel et Caroline Poggi, « Peine Perdue » de Arthur Harari ou encore le « Géronimo » de Frédéric Bayer-Azem, qui élargissent leurs cadres et les ouvrent sur la nature et les grands espaces pour trouver du répondant à des récits plus chargés en colère et en mélancolie.

Deux autres films en compétition ont retenu notre attention pour les mêmes raisons. D’abord, « Les Éclaireurs » de Benjamin Nuel, une étonnante comédie qui situe son action sur le même territoire que le film d’Idir Serghine. On retrouve la zone périurbaine ainsi qu’un trio de jeunes adultes (encore deux hommes et une femme, décidément !) un peu paumés. Seulement, on découvre au fil du récit que ces trois personnages ont constitué dans leur prime jeunesse une bande de supers enquêteurs à la «Scooby-Doo», mascotte canine et ennemis masqués à l’appui. La trivialité du décor choisi pour leurs retrouvailles (un restaurant chinois bon marché) apporte ici un contraste bienvenu avec la dinguerie du postulat et charge le film d’une mélancolie discrète, les couleurs chaudes venant nimber les personnages et offrir un écrin propice aux réminiscences. Nuel fait preuve d’une sensibilité et d’une intuition surprenante en n’exploitant aucunement la dimension possiblement parodique ou spectaculaire de son postulat de départ pour générer du comique et en s’en remettant essentiellement au jeu de ses interprètes, tous superbement accordés. Une réussite et la découverte d’un auteur à suivre.

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De son coté, Jean-Sébastien Chauvin livre avec son nouvel opus « Les Enfants » une œuvre dans la droite lignée de ses précédents travaux (« Les filles de feu », « Et ils gravirent la montagne »). Ici, le film conte la fuite d’une mère et de ses deux enfants, amenés à quitter le cocon familial sinistré par la présence d’un monstre enfermé dans leur grenier. Une fois dehors, la découverte d’un monde post-apocalyptique (cadavres, fumerolles inquiétantes et routes désolées) pousse le trio à fuir en direction de la forêt. Chauvin retrouve alors les décors naturels qui l’inspire tant, où les immensités luxuriantes se font tantôt le berceau d’une innocence perdue tantôt le détenteur de forces secrètes et mystérieuses. Une fois encore, c’est en se perdant à travers les dédales de verdures que ces personnages partent en quête de leur lumière intérieure, matérialisée ici par l’apparition d’un petit vaisseau spatial en forme d’œuf lumineux. Placer sa croyance dans l’imaginaire, le fantastique, est une démarche si rare dans la production de courts-métrages français qu’il faut saluer ce geste fort, si confiant dans la simplicité et la maîtrise de ses outils. Chauvin, en redonnant à ces décors de Bretagne leur dimension féerique, parvient à les transcender pour les amener vers un horizon nouveau.

Cambodge 2099-dc

Pour conclure, c’est peut-être en quittant la France que les réalisateurs français livrent les films les plus inspirés. Le jury officiel a remis le Grand Prix de la compétition au très beau « Cambodia 2099 » de Davy Chou, cinéaste qui a transformé un film de vacance tourné au Cambodge en œuvre intimiste et mélancolique glissant habilement vers la science-fiction. Et le jury Format Court, en récompensant le documentaire « Tourisme International » de Marie Voignier, a témoigné de son intérêt pour l’exploration par une jeune réalisatrice d’un pays inconnu au travers d’un dispositif savant et éminemment cinématographique. Il existe encore bien des territoires à explorer, au prix seulement d’un billet d’avion ou d’un peu d’imagination.

Marc-Antoine Vaugeois

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