Sylvain Desclous : « Pour la première fois, je n’ai pas eu l’idée de tout maîtriser, contrairement à mes autres films. Là, j’ai laissé le film raconter ce qu’il avait à raconter »

Après « CDD-I » (2005), « Là-bas » (2010) et « Flaubert et Buisson » (2011), co-réalisé avec Vincent Staropoli, le réalisateur Sylvain Desclous revient, avec « Le Monde à l’envers », vers un univers qu’il aime filmer, celui de l’entreprise, et offre à Myriam Boyer le rôle principal, proposant ainsi une lecture plus empathique de la société et de ses travers. Le film a touché l’équipe de Format Court, puisqu’il a reçu notre prix lors du dernier festival de Vendôme. Toujours curieux, nous avons souhaité en savoir plus sur ce réalisateur qui a su nous emporter dans son univers.

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Quel est ton parcours avant ce film ?

Sylvain Desclous : J’ai fait des études de sciences politiques à Aix, une licence de lettres modernes et un DESS de droit, gestion, économie. C’était technique et cela me destinait à passer des concours administratifs. Puis, j’ai fait mon service militaire au Laos, j’étais coopérant, je donnais des cours de français et j’animais une émission de radio. Quand je suis rentré en France, j’avais envie de tout faire sauf ce à quoi j’étais destiné. Le premier boulot que j’ai trouvé, c’était pour le guide du Petit Futé. Puis, j’ai été critique de cinéma pour un portail internet et ensuite j’ai été engagé en CDI dans une maison d’édition. Parallèlement à ça j’ai toujours écrit. En 2003, j’ai écrit un scénario de court métrage, « CDD-I », que j’ai envoyé à la société de production Sacrebleu qui m’a dit banco ! L’année d’après, j’ai été pris à l’atelier scénario de la Fémis. C’est une formation professionnelle qui dure un an pendant laquelle j’ai écrit un scénario de long-métrage. J’ai fait tout cela en poursuivant mon travail. En 2008, j’ai eu l’aide à la réécriture du CNC et j’ai arrêter de travailler pour me consacrer à ce que je voulais faire. La même année, j’ai été pris à Émergence pour mon scénario de long-métrage et j’ai rencontré Florence Borelly, la productrice de Sésame Films. On a décidé de bosser ensemble : on a fait le film « Là-bas », l’année d’après, j’ai fait « Flaubert et Buisson » avec un autre producteur et puis, « Le Monde à l’envers ». Mon parcours n’est pas très académique !

Dans les quatre courts métrages que tu as fait, tu parles beaucoup du monde de l’entreprise. Qu’est-ce qui t’incite, quasiment à chaque fois, à faire une incursion de la campagne au cœur de cet univers « bétonné »?

La campagne est une échappatoire. C’est peut-être un peu naïf et symbolique d’identifier le monde de l’entreprise à celui de la ville. C’est même caricatural. Mais j’ai cette impression qu’à la campagne, au contact de la nature, dans un environnement un peu vierge, il y a quelque chose d’idyllique. Je me dis qu’à la campagne, tout irait un peu mieux. Il m’arrive de me dire que, si les choses tournaient mal, j’irais à la campagne. J’identifie la campagne à un endroit où je pourrais être heureux.

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Cela se voit même dans l’esthétique et dans la narration.

C’est pas vraiment calculé, c’est plutôt inconscient. Les envies viennent des lieux de tournage. Je me demande ce que racontent les décors.

Quelles étaient tes intentions de départ pour « Le Monde à l’envers » ? Que voulais-tu raconter ?

L’intention de départ était de raconter l’histoire d’une femme de cet âge-là, 56/57 ans, qui prend la décision de s’en aller. Une femme qui fuit. Dans le village de mes grands-parents, un jour, près de la voie de chemin de fer, j’ai vu une silhouette s’éloigner. Au loin, on apercevait la campagne. Je me suis demandé où pouvait aller cette personne marchant sur une voie ferrée désaffectée. Ça a été le point de départ du film. Après, je me suis dit que je voulais parler d’une femme qui quitte le monde pour retourner à l’état de nature parce qu’elle sait qu’elle va mourir. Là-dessus, sont venues se greffer plusieurs choses : il s’agit d’une femme qui s’en va car elle ne supporte plus l’humiliation qu’on lui fait subir au travail, qui assume de partir sans savoir où elle va atterrir car elle sait qu’après, cela sera plus dur. Elle tient plus que tout à sa liberté et à sa dignité.

Tu évoques déjà l’humiliation au travail dans « Flaubert et Buisson ». Par contre, dans « Le Monde à l’envers », c’est la première fois qu’une femme est le personnage principal.

Ce n’est pas vraiment voulu. Mais je sais que dans mes premiers films, ce qui manque c’est l’empathie et l’émotion que l’on peut ressentir par rapport aux personnages, c’est assez froid en fait. Alors qu’avec « Le Monde à l’envers », je voulais que l’on ressente vraiment des émotions dans une histoire créée dans un quotidien. Mes autres films étaient plus proches de la science-fiction, dans un ici et maintenant pas vraiment déterminé. Là, je voulais de l’émotion, et c’est ce que m’a permis le personnage interprété par Myriam Boyer. C’est une femme qui aime la vie et sa liberté, quoi qu’il lui arrive. C’est un personnage assez gai, plus fort que tout.

Comment as-tu choisi Myriam Boyer ?

Je l’avais vu dans « Le bruit des glaçons » de Bertrand Blier, et elle dégageait une telle énergie malgré son rôle sombre, une telle joie de vivre qu’elle m’a énormément plu. Je l’ai rencontré et elle a aimé le rôle.

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Il y a pas mal de non-dits dans ton film.

Il y a eu l’écriture et le tournage. Ce sont les comédiens qui ont amené la délicatesse des non-dits au moment du tournage, avec la finesse des regards, les silences. On avait un peu répété avant de tourner mais on a finalement assez peu parlé des rôles. Par exemple la séquence de l’apéro n’était pas écrite comme ça, elle était un peu plus dure. Les scènes se sont affinées sur le plateau. Parfois, il ne faut pas tout écrire. C’est un film que j’ai pris plaisir à monter car il y a plein de choses que j’ai découvertes au montage. En fait, pour la première fois, je n’ai pas eu l’idée de tout maîtriser, contrairement à mes autres films. Là, j’ai laissé le film raconter ce qu’il avait à raconter. C’est un film du lâcher prise ! Un film, c’est ce que tu amènes, mais aussi ce que les autres y amènent. J’adore cette phrase de Robert Bresson : « Ne cours pas après la poésie. Elle pénètre toute seule par les jointures ».

Était-ce important de donner de l’espoir dans le film ?

Oui. Et la musique y contribue, surtout dans le dernier plan. Avant ça, j’avais une autre idée de musique, mais ça donnait l’impression que Mado allait se suicider. Là, il y a toujours quelques spectateurs qui pensent que l’histoire finit mal, mais beaucoup moins qu’avec la musique initiale.

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Il y a aussi une jolie histoire de tournage qui donne de l’espoir…

Oui. La chef des caissières, au supermarché où nous avons tourné, qui a coaché Myriam et les autres comédiennes, m’a dit, à la fête de fin du tournage qu’elle avait pris beaucoup de plaisir dans cette expérience, qu’elle avait pris la décision de quitter son travail et de se remettre à la danse. C’est une femme d’une cinquantaine d’années, on s’était très bien entendu et elle a vraiment bien accroché avec Myriam. J’étais très heureux pour elle.

Que t’as appris le format court ?

Tout. Je ne savais rien avant mon premier film, « CDD-I ». On tournait en pellicule, la scripte me guidait parce que je ne savais pas vraiment quand couper ! J’ai appris avec le court à faire confiance, à déléguer.

Propos recueillis par Géraldine Pioud et Katia Bayer

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