L’Attachement de Carine Tardieu

Après son beau succès en salle et tout juste couronné lors de la 51ème cérémonie des César (Meilleur film, meilleur scénario adapté et meilleure actrice dans un second rôle pour Vimala Pons), le moment est plus qu’à point pour (re)découvrir L’attachement, dernier film en date de la cinéaste Carine Tardieu. Si le film s’inscrit en apparence dans le sillage bien connu du drame familial français, il ne faut pas s’y méprendre : il s’agit là d’une œuvre très touchante qui fait de sa délicatesse sa force première. Bonne nouvelle : dans le cadre du Festival Format Court, Carine Tardieu donnera une Master class où elle reviendra sur sa carrière, le samedi 11 avril à 17h au Studio des Ursulines à Paris. Pour l’occasion, Format Court vous propose de tenter de gagner trois DVD du film.

Ça marche comment les liens qui nous unissent nous, les êtres humains ? C’est une vaste question que Carine Tardieu et ses co-autrices ont choisi d’interroger à travers une histoire en apparence simple. Sandra est une quinquagénaire libre et indépendante. Libraire féministe, elle vit dans un bel appartement à Rennes et semble peu se préoccuper des voisins qui peuplent son immeuble. Un matin, elle se voit confier dans l’urgence la garde d’Elliot, le petit garçon d’Alex et Cécile, ses voisins de palier, car celle-ci est sur le point d’accoucher. Seulement, au retour d’Alex avec sa fille tout juste née, il doit annoncer à Elliot une terrible nouvelle : sa mère est morte au moment de l’accouchement. De ce choc originel naît un rapprochement imprévu entre Sandra et la jeune famille. Si tous les ingrédients du mélodrame classique semblent réunis, la première belle surprise de L’Attachement se joue précisément ici ; c’est un film qui désamorce quasi-systématiquement les mécanismes du pathos. Au contraire, Carine Tardieu choisit de traiter ce point de départ tragique comme ce qu’il est : une étape dans la vie de cette famille en pleine composition. Le film se chapitre autour de l’âge de Lucille, la fille d’Alex. Les ellipses se font en jours, puis en semaines, jusqu’à ce que la jeune fille atteigne les deux ans. Cette construction basée sur le passage du temps permet de se concentrer sur l’évolution des rapports entre les différents personnages. Au contact d’Elliot, Sandra va découvrir que les relations les plus sincères ne viennent pas forcément du type de personnes qu’elle imaginait. À travers une rencontre imprévue avec une pédiatre, Alex va comprendre que l’amour peut s’exprimer de manières tout à fait imprévisibles. La grande toile humaine tissée par L’Attachement est très belle parce qu’habitée par des personnages qui s’attirent par oppositions. Alex le dira lui-même de Sandra : « T’es tout et son contraire ». Pas comme un reproche ou comme quelque chose de malveillant, mais comme quelque chose de vrai, fragile, et précieux. C’est là que réside la beauté du film, dans cet équilibre entre la fragilité qui habite les personnages et la grande force de l’amour qu’ils tentent de partager avec les leurs.

Restituer un sentiment de délicatesse n’est pas toujours aisé au cinéma. Avec un tel incipit, L’Attachement pourrait rapidement se transformer en drame intense et véhément où les personnages se retrouveraient contraints de se hurler dessus pour s’exprimer. Mais Carine Tardieu a bien saisi que la communication était un des enjeux majeurs du récit. Ainsi, elle choisit de multiplier les contextes de dialogues avec ingéniosité. Débarqués dans une clinique de nuit pour un potentiel problème de santé de Lucille, Sandra et Alex tentent de se parler à travers une porte coulissante qui ne s’ouvre pas. Les voix sont étouffées par la vitre et l’inquiétude d’un potentiel risque pour l’enfant travaille Sandra. Mais quelques gestes de mains et imitations maladroites d’Alex la rassure vite : il ne s’agit que d’une otite bénigne. Par le regard et par les gestes, la barrière qui les empêchait de parler est abolie. Plus tôt dans le film, c’était un angle de mur qui permettait à Sandra d’écouter discrètement la terrible annonce d’Alex à son fils quant à la mort de Cécile. Plus tard, c’est une vitre (cette fois entrouverte) qui donne l’espace à Alex et Emilia, sa nouvelle compagne, d’échanger une déclaration d’amour singulière. Comment on parle à l’autre ? Comment exprimer ce que nous-mêmes n’arrivons pas à nous avouer ? L’Attachement est irrigué de ces questions qui s’incarnent dans l’acte de communication. Avec sa caméra toujours à bonne distance et son montage aéré qui autorise les digressions poétiques, le film de Carine Tardieu parvient toujours à créer l’espace nécessaire au développement des humains qui peuplent son film.

C’est une chose de bénéficier d’une écriture fine et soignée, c’en est une autre d’avoir la distribution capable de tenir ces personnages. Et pourtant, pas de fausses notes à signaler ici tant les interprètes de L’Attachement sont magnétiques. Dans le rôle de Sandra, Valeria Bruni-Tedeschi impressionne de par son naturel et sa présence habitée mais très contenue. Les séquences qu’elle partage avec le tout jeune César Botti (Elliot) sont saisissantes et sans l’ombre d’un doute les plus touchantes du film. Pio Maramaï surprend dans le rôle d’un Alex perdu et à fleur de peau. Si le talent du comédien n’est plus à prouver, il n’est pas si courant de le voir incarner un personnage blessé de la sorte. Bien sûr, il faut aussi parler de Vimala Pons. Débordante de vitalité et d’une sorte de douce mélancolie, elle prend ici toute la lumière qu’elle mérite depuis bien longtemps déjà, César à la clé. La recette du drame à la française a beau être régulièrement déclinée sur nos écrans, il faut noter qu’on n’a sans doute jamais vu une telle famille dans l’histoire récente du cinéma hexagonal.

Le DVD de L’Attachement propose également deux bonus plus que bienvenus pour accompagner le visionnage du film. Le premier est un assemblage des phases de casting et de répétitions du jeune César Botti. D’une durée de 10 minutes, cette archive permet d’accéder à quelques moments précieux pour quiconque s’intéresse à l’acting et ce en particulier chez les enfants, où le processus est largement différent de celui d’un adulte. Vous trouverez également un court-métrage écrit et réalisé par Carine Tardieu, L’aînée de mes soucis (2004). Au travers d’une histoire rocambolesque de perruques qui ne cessent de s’envoler, la cinéaste travaille en fait déjà la plupart des motifs qui constitueront son œuvre, jusqu’à L’Attachement : l’idée de personnages non-conformes aux yeux de la société qui vont trouver un moyen de faire communauté. Tourné dans les rues de Trouville, ce « conte » (tel que décrit dans le générique) à la forme très libre est tout à fait charmant et constitue une belle ouverture pour faire suite au visionnage de L’Attachement.

Antoine Abdul-Jalil

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