Violeta Kreimer, Valentina Merli. Cinéma, rencontres et prise de risques

Basée à Paris, Misia Films est une jeune boîte de production fondée il y a 6 ans par l’Italienne Valentina Merli et l’Argentine Violeta Kreimer. Toutes deux s’intéressent à l’art contemporain et aux talents émergents, tout en cherchant à créer des croisements entre cinéma et art contemporain. Le court qu’elles ont produit, Deux personnes échangeant de la salive, réalisé par Natalie Musteata et Alexandre Singh, concourt à la fois aux César et aux Oscars 2026. Porté par Zar Amir Ebrahimi et Luàna Bajrami, le film raconte une histoire d’amour contrariée dans une société où l’intimité est interdite, et suit, au cœur des Galeries Lafayette filmées de nuit, la naissance d’un désir clandestin dont chaque geste devient un acte de résistance face à un ordre répressif. Conversation sur la violence du monde, la beauté comme terrain critique, le luxe dans les projets cinématographiques et la solitude d’un métier qui ne s’arrête jamais.

Format Court : Comment avez-vous fait connaissance ?

Valentina Merli : À travers les enfants. Mon fils et la fille de Violeta étaient à l’école ensemble, en maternelle. Au bout de quelques années, je ne sais plus comment, chacune avait envie de changer. Moi, j’avais envie de me devenir indépendante.  Je n’avais pas envie de monter ma boîte toute seule. En discutant avec Violeta, je me suis dit que ça pouvait être intéressant de monter une société de production un peu différente des autres et d’amener des talents ou des artistes à faire du cinéma.

Violeta Kreimer : Oui, on s’est rencontrées comme ça. On était un peu au même niveau de ce qu’on voulait. Toutes les deux, on avait envie de changer sans forcément changer. On travaillait dans le milieu artistique, du cinéma ou de l’art en général. Avec Val, je me suis un peu permis ça. Son expérience dans le cinéma faisait qu’elle allait savoir des choses que moi, je ne savais pas. Et en même temps, j’allais pouvoir lui présenter des artistes qu’elle n’aurait peut-être pas rencontrés autrement.

Vous avez effectivement des parcours très différents…

V.M. : Je m’étais toujours dit pendant presque 20 ans que je ne voulais pas faire de la production parce que c’est très lent. Mais en même temps, je ne voulais plus faire de ventes et je ne voulais pas faire de distribution. Et ce qui est intéressant dans la production, c’est que tu peux choisir tes projets en amont, alors qu’avec la distribution et les ventes, tu arrives avec les projets déjà finis. Tu ne choisis pas ton projet, quelque part. 

V.K. : Avant, je dirigeais la structure d’un artiste, Xavier Veilhan, dont j’accompagnais des projets très divers. On n’a pas fait que de l’art et des expos, on a commencé à faire des films en entier. J’avais travaillé pour une expo d’art vidéo. C’était ma toute première approche vers les arts visuels. Et ça m’intéressait. J’avais même commencé une thèse sur l’art vidéo que je n’ai jamais finie. Quand on a commencé à faire des petits films au sein de l’atelier de Xavier, ça m’a donné envie de continuer. Beaucoup de mes proches étaient dans le cinéma. Moi, je n’en faisais pas vraiment partie. Ça m’a plu, la façon collective de travailler dans la création des images. Je me suis sentie très heureuse dans ce moment de création directe et d’accompagnement pour faire émerger des œuvres visuelles.

J’avais envie d’aller dans le cinéma sans me l’avouer depuis très longtemps. Je n’osais pas, peut-être. Et avec Val, je me suis un peu permis ça. Son expérience dans le cinéma faisait qu’on allait pouvoir y arriver. Elle allait pouvoir savoir des choses que moi, je ne savais pas. Et en même temps, j’allais pouvoir lui présenter des artistes qu’elle n’aurait peut-être pas rencontrés autrement.

D’où vient le nom de votre société ?

V.K. : C’est lié à un livre que Val m’a offert avant de créer la société. La biographie de Misia Sert, pianiste, mécène, entremetteuse polonaise à Paris à la fin du XIXe, début XXe siècle. Elle était à la base de plein de rencontres artistiques. C’est cette idée-là qui nous inspire : provoquer des rencontres.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de produire des films venant d’artistes visuels ?

V.K. : L’idée, c’était d’amener des talents ou des artistes à faire du cinéma. Trouver des artistes qui ont à la fois une puissance visuelle, esthétique, une recherche très forte conceptuelle, et qui arrivent à parler à un grand public. Ça, c’était le vrai enjeu. Ce n’est pas si simple. Il y a quelques artistes qui ont fait ce chemin, comme Steve McQueen. Mais ils ne sont pas tant que ça à réussir à écrire des scénarios qui parlent au-delà d’un monde déjà averti. Peut-être qu’il y a un public plus petit, même si l’art se voit de plus en plus au sens large. Et ça, c’était un vrai enjeu de l’accompagnement.

Comment le milieu de l’art contemporain réagit-il à cette ouverture vers le cinéma ?

V.K. : C’est un milieu assez fermé, mais en même temps très ouvert dans les possibilités de médiums, des façons de faire. Les artistes ont l’habitude de changer de médium, de vouloir expérimenter d’autres choses. Donc c’est plutôt très bien accueilli. Je pense que c’est un milieu qui est beaucoup plus ouvert à ça. Et d’ailleurs, on n’est pas les seules à travailler avec des artistes qui veulent aller vers le cinéma. Il y a d’autres personnes qui font ça. Comme maintenant on est quelques-uns un peu identifiés à faire ça, finalement il y a quand même beaucoup de demandes de gens qui sont intéressés par cette ouverture.

Qu’est-ce qui vous a incité à travailler avec Alexandre Singh et Natalie Musteata ?

V.K. : Dès le début, il y avait cette idée de se confronter avec un lieu. Alexandre a directement pensé à la claque [Dans le film cela se matérialise par les claques que reçoivent les personnages pour acquérir des choses], la deuxième idée sur la tendresse vient plutôt de Nathalie. 

V.M. : Ce qui a été impressionnant avec eux, c’est qu’ils ont tout de suite eu une vraie proposition de cinéma. Et surtout qu’ils avaient tout en tête. On s’est laissé, quelque part, emmenés par eux dans cette histoire et dans leurs films. Même, une fois sur le tournage, on a senti qu’ils avaient bien tout préparé. Ils savaient le films qu’ils voulaient faire. Et même ça, ça les a aidés aussi dans le montage. Je me suis interrogée au début et après, ça a pris forme. C’était vraiment ce qu’ils voulaient raconter au départ, J’ai trouvé ça assez impressionnant, leur force de proposition, la manière dont ils l’ont tenue, et la clarté qu’ils avaient par rapport à elle.

V.K. : Malgré cette clarté, ils ont donné énormément de liberté à chaque corps de métier pour proposer des choses. Par exemple, pour les costumes, Rezvan Farsijani, a pu s’éclater pour inventer une robe magnifique, mais qui est aussi inspirée du travail précédent d’Alexandre. Anna Brun, la décoratrice, pouvait bénéficier du décor incroyable des Galeries Lafayette, mais il fallait créer tout un nouveau graphisme à partir de ce grand magasin. Alexandra de Saint Blanquat aussi, a pu jouer avec le noir et blanc. C’était un choix fort. Elle voulait éviter tous les parasites visuels, de couleurs, du grand magasin.

Le film a bénéficié du soutien des Galeries Lafayette et de Chanel. Comment ça se passe quand on travaille avec des marques ?

V.K. : C’est ça qui a emballé tout le monde autour du projet. Même le fait que les Galeries nous suivent sur un projet qui était quand même un risque aussi vis-à-vis d’eux, ou même de Chanel. Je pense que ce qui est beau dans l’approche des réalisateurs, c’est qu’il y a aussi un certain amour de la beauté et du luxe, tout en le critiquant de façon très frontale. Et pour ça, il fallait avoir à disposition du vrai luxe. 

C’est la première fois qu’on travaille avec des marques. Chanel ne nous a pas donné un soutien financier, mais nous a prêté des robes. C’était précieux, parce que sans ces robes-là, ça n’aurait pas été la même chose. Je pense que les marques ont compris qu’elles ont intérêt à investir. Leurs campagnes publicitaires sont hyper chères. Autant mettre cet argent sur un film. Dans notre cas, la question du luxe était centrale. Si on voulait parler du luxe, il fallait y aller carrément. Et ils ont osé qu’on questionne ce milieu-là.  

V.K. : Je pense que ce qui est beau dans leur approche, c’est qu’il y a un certain amour de la beauté et du luxe, tout en le critiquant de façon très frontale. Pour ça, il fallait avoir à disposition du vrai luxe. Parce qu’il y a aussi la question du design. Si on voulait parler du luxe, il fallait y aller carrément. On ne pouvait pas faire semblant. 

 

Est-ce que le fait d’avoir des actrices qui sont aussi réalisatrices a changé quelque chose pour le projet ?

V.K. : Natalie et Alexandre en parlent à chaque fois : avoir des actrices qui ont une conscience de la réalisation, ça a tout changé. On avait très peu de temps pour tourner. Le fait que Luàna et les autres soient d’immenses comédiennes, mais avec un vrai regard sur la mise en scène, ça a permis que tout le monde parle la même langue. Parfois, il n’y avait même pas besoin d’expliquer. Elles ont gardé leur rôle de comédienne, mais avec une conscience qui fluidifiait complètement les choses. Ça a apporté énormément au processus créatif. 

Le film n’a pas bénéficié du soutien du CNC. Vous êtes quand même parties en production. 

V.K. : On pense que même si c’est un film financé avec des marques, c’est un film qui peut se faire en France encore. La France est le berceau d’histoires comme ça. On est hyper attachées à ça.  

V.M. : Oui, on l’a fait. On était ajournées, donc on passait en plénière, sauf qu’on avait des contraintes, surtout pour les Galeries Lafayette, on n’avait que cette date-là. Avec le CNC, on aurait dû attendre un an, donc ce n’était pas possible.

V.K. : En gros, on nous a dit : « Vous passez en plénière, mais il faut réécrire ». On nous a proposé quelqu’un pour réécrire. Sauf que du coup, ça décalait la plénière. On est parties à risque, sans avoir tout le financement du film, en se disant : « on ne sait même pas si dans un an, on pourra le faire ». On était tellement sûres du projet, du scénario, que ce n’était pas parce qu’une commission de lecture nous disait que le film n’était pas prêt qu’il fallait attendre. On était très convaincues que le film était là.

Pour vous, est-ce que le film parle des violences faites aux femmes ou plus largement d’une violence du monde contemporain ?

V.K. : C’est une histoire d’amour, déjà. C’est une histoire d’amour contrariée,  qui n’aboutit pas. C’est aussi une réflexion sur ce qui se passe, finalement, en ce moment, dans ce monde violent, dans plusieurs pays totalitaires. Finalement, c’est là où l’artiste, normalement, est censé anticiper aussi. 

Alexandre et Natalie se sont inspirés de ce qui se passait en Iran mais aussi aux États-Unis où ils vivent. Ce sont des artistes concernés, qui anticipent. En fait, le film parle de la violence du monde, de la banalisation de cette violence, qu’elle soit domestique ou étatique. Si il fait penser aux violences faites aux femmes, c’est aussi parce que cette violence existe. 

Toutes nos origines ont fait que pour des raisons différentes, on s’est tous et toutes retrouvés avec le besoin d’accompagner Natalie et Alexandre dans cette histoire. Bien sûr, ça parle au-delà de nous, de nos pays. Après c’est la France qui nous relie. C’est important qu’on puisse continuer à raconter des histoires comme ça, qu’il y ait des artistes qui parlent et qui anticipent des choses qui se passent et qui nous permettent d’ouvrir les yeux sur l’absurdité du monde et de certaines de nos actions.

Deux personnes échangeant de la salive dure 35 minutes. C’est une durée qui peut être une limite en festival. Est-ce que ça a été un frein ?

V.M. : Au départ, on aurait bien aimé que ça soit un peu plus court, justement pour la question des festivals. Après, vu le tournage, vu tout ce que les réalisateurs avaient tourné, et vu les premières propositions de montage, on a compris qu’il serait difficile de pouvoir le réduire. On a un peu essayé au départ, mais après on a vu qu’ils avaient raison. Même à la fin, tout avait du sens, on ne savait pas où on aurait pu couper. On a fait le choix de suivre le choix artistique. Et on a pris le risque de ne pas avoir certains festivals.  

Comment gérez-vous la double campagne (César, Oscars) ? Comment continuez-vous à alimenter la visibilité du film ?

V.M. : Une fois que tu rentres dans le jeu, tu n’as pas envie d’arrêter. Tu suis et tu fais. Tu ne peux pas dire : « les autres ils postent, et moi je m’arrête ». Tu regardes un peu les uns les autres et tu te dis :  » je vais jusqu’au bout ». On est épuisées. Mais une fois que tu as la possibilité de faire campagne, et que tu décides de la faire, tu la fais vraiment. On a du mal à continuer à faire notre métier de productrice. 

V.K. : Une campagne Oscar, ce n’est pas comme une campagne César. Tout est codifié. Il y a 40 pages de protocole. Tu ne peux pas faire un pas de côté, parce que tu peux être disqualifiée. Tu ne peux pas demander aux gens de voter pour toi. Tu ne peux pas dire “Oscar” pendant très longtemps, jusqu’à ce que tu sois nommée. Tu ne peux pas envoyer des listes de mailing n’importe comment. Il y a aussi la question des pubs. C’est un vrai business. Comment faire parler du film ?  On a cherché des moyens pour que la presse parle du film sans forcément que ce soit juste de la publicité. On a fait des projections où on a invité des votants identifiés, comme Isabelle Huppert. On a vu qu’elle avait énormément aimé le film. On lui a proposé cette idée d’executive producer qu’en France personne ne comprend. 

Est-ce que vous associez la production à la prise de risques ? Selon vous, est-ce que le système français en prend assez ? 

V.M. : Je pense qu’être producteur, c’est prendre un risque. Après, je ne sais pas ce que c’est les risques. Qu’est-ce que c’est, ne pas prendre de risques ? Tu tombes amoureux d’un projet, d’un réalisateur, d’une histoire. Tu ne calcules pas le marché. Ça, c’est peut-être plus la télé. Le cinéma, c’est autre chose. Il ne faut pas critiquer le financement français. Il est très vertueux. On doit se sentir très chanceuses d’avoir ce système-là. Il faut lutter pour qu’il perdure, parce que c’est toujours en péril. 

Après, j’ai dû m’adapter à la question des courts. J’ai eu un peu du mal au départ aussi, parce que c’est une autre économie. On fait les choses un peu plus à l’arrache, un peu plus les réseaux. Pour le moment, ce ne sont pas les mêmes volets, pas les mêmes interlocuteurs que dans le long. Mais j’ai hâte de faire des longs. 

Comment définiriez-vous aujourd’hui votre métier, entre accompagnement artistique, responsabilité financière et engagement personnel ?

V.K. : Il y a un gros syndrome de l’imposteur quand tu démarres une carrière et que tu n’es pas tout jeune. On a fait des formations aussi pour se rassurer. On a appris des techniques, mais aussi on s’est rendu compte qu’on n’était pas si loin dans la méthodologie d’accompagnement. Et ça nous a donné confiance. Même si on apprenait beaucoup de choses, on se rassurait aussi en se disant qu’on n’était pas si loin. C’est un métier 360°. Tu dois être psychologue, psychanalyste, accompagnateur, financier. Imaginer des budgets, fédérer des équipes, maintenir dans la durée. Et ça ne s’arrête jamais. On rentre chez nous, on continue à travailler dans notre tête. 

V.M. : C’est vrai, ça ne s’arrête jamais. Tu rentres chez toi, tu continues à travailler dans ta tête. C’est hyper important d’arriver à faire des coupures. Dans une petite boîte, c’est encore plus dur. Personne ne nous demande comment ça va. On vient toujours en dernier. On met toujours en avant les acteurs, les réalisateurs. 

V.K. : Nous, on passe beaucoup de temps à nous soucier des autres. Parfois, on a besoin qu’on nous dise que ça va !

Je vais vous poser la question dans ce cas : « comment ça va ?! ».  Pour conclure, quel regard portent vos enfants sur votre parcours et sur cette aventure autour du film et des nominations ?

V.M. : Ils comprennent qu’il se passe quelque chose d’assez exceptionnel. Ils voient comment on galère aussi. Ils n’ont, je pense, aucune envie de faire la même chose. Mais ils sont fiers. Je crois que c’est là où on est le plus fiers de ces nominations : de voir à quel point eux-même sont fiers. 

V.K. : Mine de rien, ce sont des choses symboliques. Mais les enfants identifient vraiment ce qui se passe. Ils se disent que ces reconnaissances-là, ça veut dire que ce que nos mères ont fait, c’est bien.

Propos recueillis par Katia Bayer

Transcription, et mise en forme Paul Esquerré 

Article associé : la critique du film

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *