Najla Barouni et Julie Sanchez. Un regard sans jugement sur l’IA

Imprégnés par la dernière édition du Fipadoc, qui s’est achevée il y a peu, nous avons été confrontés à des œuvres expérimentant de nouvelles formes dans le cadre du documentaire. C’est dans ce contexte que s’est dessiné le travail de Najla Barouni et Julie Sanchez. Issues de parcours différents, l’une venant de l’acting, l’autre de la photographie, elles se sont imposées comme un duo de cinéma à la fois multiple et profondément passionnant. Leur dernière collaboration, La Conversation, nous a bouleversés jusqu’aux larmes.

Format Court : Comment vous êtes-vous rencontrées ?

Julie Sanchez : On s’est rencontré au Nikon Film Festival, lors de l’édition 2024, sur le thème du feu. De mon côté, j’étais partie en Inde tourner un film, dans un bidonville de Mumbai. En regardant la sélection, je me suis demandé s’il y avait d’autres films tournés en Inde, ou si j’étais la seule un peu folle à être partie là-bas toute seule pour faire ça. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que Najla faisait aussi partie de la sélection avec un film tourné là-bas. J’ai cherché son nom sur Instagram et elle me cherchait aussi à ce moment-là.

Najla Barouni : Je lui ai envoyé un message tout de suite pour lui dire que j’avais également tourné en Inde et que j’aimais beaucoup son film. C’est parti de là, parce qu’on partage une passion commune pour ce pays-là et plus largement, pour le fait d’aller raconter des histoires dans des pays étrangers.

Un vrai coup de foudre de cinéma.

N.B : Exactement, un coup de foudre cinématographique, et aussi amical, parce qu’aujourd’hui, on est devenues très proches.

D’où vient l’idée du film, La Conversation ?

N.B: À la base, tout part d’un festival, Filme ton Quartier. L’année précédente, toutes les deux, on voulait y participer, à un moment où on n’était pas encore aussi proches. Et puis, Julie me parle un jour de sa grand-mère, Lola, qu’elle voyait souvent en train de discuter Chat GPT. Tout de suite, l’envie est venue d’en parler et c’est à ce moment-là qu’on s’est dit qu’on pouvait en faire un documentaire. D’autant plus que le thème, cette année-là, était : « qu’est-ce qu’on fait maintenant ? ». Je me suis alors demandé ce qu’on faisait aujourd’hui avec l’intelligence artificielle, face à une génération qui connaît mal les nouvelles technologies et qui vieillit de plus en plus. Pour moi, le thème parlait de lui-même.

Il s’agit de l’un de vos premiers films réalisés en duo, comment cette collaboration s’est-elle mise en place ?

J.S : Je pense que c’est une vraie force d’être deux sur ce type de sujet. Je suis très proche de ma grand-mère, donc pour les interviews, c’est Najla qui les menait, elle était plus à l’écoute. Si moi, je lui avais posé des questions, elle m’aurait répondu très directement, en disant qu’elle n’avait pas envie de s’asseoir, d’être filmée, qu’elle était fatiguée et qu’elle voudrait qu’on la laisse tranquille. Le fait d’être deux permet de prendre de la distance et de créer un dialogue.

N.B : Après, on se met avant tout au service du film. Tout est fait dans ce but-là et, au final, il n’y a jamais de problème. Le matériel et le sujet passent avant tout. Parce que notre objectif ultime, c’est simplement de toucher les gens.

J.S : Il y a notre rapport plus loin avec le duo mais aussi avec toute l’équipe dans sa totalité. On respecte beaucoup les personnes avec qui on travaille, on est tous un peu tous des co-créateurs. Par exemple, si notre monteur nous dit qu’un plan ne fonctionne pas ou qu’il ne faut pas couper à tel endroit, on l’écoute. On est très attentives à nos équipes.

Vous parlez beaucoup d’amour en faisant le film, mais ce qui nous touche, c’est surtout l’amour et l’empathie que l’on peut avoir pour le personnage de Lola.

N.B : Oui, tu as raison. Je pense que cela vient du fait que j’ai perdu mes grands-parents assez tôt. Étant d’origine tunisienne, les aînés occupent chez nous une place fondamentale. Ce film était aussi une façon de leur rendre hommage, de les saisir à travers la caméra et, d’une certaine manière, de les rendre immortels.

J.S : Et comme il s’agit de ma grand-mère, j’avais déjà cette empathie pour elle. D’autant plus que, pour le film, mon frère a aussi collaboré et que le montage s’est fait en partie en famille, ce qui peut expliquer ce lien très fort.

Qu’est-ce que Lola en a pensé ?

J.S : Elle nous a un peu tapé dessus au début, en disant qu’on n’avait pas fait attention à la lumière sur sa peau, qu’on voyait trop ses rides. Elle avait vu certains passages, de manière assez naïve et touchante. Et puis après, évidemment, elle était très contente. Elle a même montré le film à ses copines.

N.B : Je me souviens que quand il y a eu la cérémonie de fin de Filme ton Quartier à l’Institut du Monde Arabe, elle était très émue. Elle est très pudique dans la vraie vie.

Pourtant, on ne le dirait pas dans le film.

N.B : Oui, c’est vraiment une véritable actrice. C’est très dur d’être naturel face à la caméra, et elle y arrive parfaitement. À tel point qu’on est en train d’écrire une web-série, et elle sera l’un des personnages principaux de l’histoire.

Le film était à l’origine beaucoup plus court, environ trois minutes. Comment êtes-vous arrivées à cette durée finale ?

J.S : Quand on a été récompensé à Filme Ton Quartier, on a échangé avec les productrices qui nous accompagnent aujourd’hui sur un documentaire de 52 minutes. En discutant, on a posé plusieurs questions sur les circuits de festivals, notamment sur les possibilités d’inscription du film. Notre productrice nous a expliqué que le format initial, 3’30’’, était trop court et ne correspondait qu’à très peu de festivals. Cela nous a amené à nous interroger sur la durée. Avec Najla, on s’est alors dit : « pourquoi ne pas retourner filmer ? ». On a donc effectué un deuxième tournage afin de proposer un format beaucoup plus long, qui nous permette aussi de candidater à des festivals comme le Fipadoc et à des sélections dédiées aux formats plus longs.

Pour vous, y avait-il urgence à raconter cette histoire ?

J.S : Pour être honnête, il y avait déjà la deadline du festival. Pour être clair, on savait qu’on avait trois semaines pour rendre le film à Filme ton Quartier. Et puis oui, il y a eu une urgence sur le fond, parce que c’est un sujet très actuel.

N.B : Aujourd’hui l’intelligence artificielle est partout, ça fait partie de nos mœurs. Je pense qu’il n’y a quasiment personne en France qui n’utilise pas ChatGPT ou qui n’en a pas entendu parler. Ça fait partie intégrante des foyers. Il y en a même qui se marient avec des réplicas. Il faut vivre avec son temps, mais il ne faut pas oublier qu’il y a des gens qui ont 84 ans comme Lola qui l’utilise. Qu’est-ce que ça leur fait ?

On perçoit dans le film une certaine proximité avec Her de Spike Jonze, était-ce une influence assumée ?

N.B : Je ne pense pas, parce qu’en fait on ne vient pas du cinéma. Moi, je viens du marketing de l’assurance, Julie avant tout ça, était avocate. On a peut-être du coup un regard différent, je ne dirais pas nouveau, parce que la nouveauté, aujourd’hui, ça n’existe plus vraiment. Mais c’est un regard un peu à côté, qui fait qu’on s’intéresse à ce qui sort de la normalité, à ce qui est en dehors des sentiers habituels, à des formats qui ne sont pas attendus.

J.S : L’idée autour de l’IA est aussi venue du fait que je travaillais sur un long-métrage en format Screen Life, une nouvelle manière de raconter des histoires en ligne, comme le film Searching. Je participais à un concours sur ce format-là, Najla était avec moi sur le projet, elle jouait dedans. À ce moment-là, j’étais très immergée dans l’IA et dans ces façons de raconter des histoires à travers les écrans. En parallèle, il y avait ma grand-mère. On a eu envie de chercher de nouveaux formats, d’expérimenter des choses différentes. Je pense que ça vient de là.

Qu’est-ce qui vous a intéressé spécifiquement dans le format documentaire ?

J.S : C’est le fait de raconter le réel, d’être véritablement au contact des gens, de traiter une intimité brute. Ce que la vie nous apporte de manière directe, réelle, presque organique.

N.B : Et puis c’est aussi plus facile à fabriquer. Pour l’instant, c’est mon premier documentaire avec Julie, et je trouve que « ça ne coûte pas moins cher », mais ça se fabrique différemment.

J.S : Après, le documentaire impose des limites. On ne peut pas partir en vrille. En fiction, on peut toujours changer une scène, modifier ce que disent les personnages. Là, il y a une responsabilité face aux protagonistes. Ce sont des personnes réelles que l’on filme, donc il existe une responsabilité et des limites propres au documentaire, que l’on n’a pas forcément en fiction.

Pour une fois, l’intelligence artificielle est présentée comme un outil positif et utile. Comment vous situez-vous face aux intelligences artificielles ?

N.B : En fait, je vois ça un peu comme l’arrivée d’Internet, des téléphones portables, ou de toute nouvelle technologie. Il y a toujours cette idée de nouveauté, et personne ne sait vraiment comment cela va être reçu ni comment cela va évoluer. Comme souvent, cela produit à la fois des choses positives et des problématiques.

J.S : Il y a effectivement une responsabilité réelle. L’intelligence artificielle reste artificielle, et l’une des questions que le film n’aborde pas, par exemple, est celle de l’environnement. Ne pas traiter cet aspect, c’est aussi ne pas montrer un versant négatif de l’IA. Mais on ne peut pas tout montrer dans un documentaire. Il faut choisir un angle, un personnage. Encore une fois, l’intelligence artificielle existe. On l’accueille telle qu’elle est, on ne peut pas empêcher son existence. Puisqu’elle est là, il faut porter un regard dessus. Et dans le cadre très précis des personnes âgées, il en est ressorti des aspects positifs.

N.B : On s’est posé la question de la manière de traiter l’IA, parce que nous avons aussi nos convictions à son sujet. Ce n’est pas simple. Ce que je trouve intéressant avec le film, c’est justement de porter un regard sans jugement.

Qu’est-ce que l’on peut attendre de vous à l’avenir ? Allez-vous plutôt vers le long, vers la fiction ?

J.S : En réalité, on touche un peu à tout. Najla évoquera ses projets de fiction, mais de mon côté, je m’oriente clairement vers le long, que ce soit en fiction ou dans d’autres formes. J’ai également deux documentaires en cours, dont l’un tourné au Liban avec un producteur français, actuellement en phase de montage. Je développe aussi un long-métrage en Jordanie, et nous travaillons en parallèle sur un très beau projet immersif. Encore une fois, on ne se met pas de limites. Je pense que, pour trouver sa signature en tant que réalisateur, il faut tester, expérimenter, chercher là où l’on se sent le plus à l’aise.

N.B : De mon côté, je viens de terminer l’écriture d’un long-métrage qui est passé par plusieurs résidences. Je rentre d’ailleurs dans une nouvelle résidence de trois mois, à Cinephilia. Ensuite, je travaille avec mon producteur sur toute la phase de réécriture, accompagné d’un script doctor. C’est un travail passionnant. Il y a aussi un documentaire que j’aimerais faire en Tunisie, autour de la question : « pourquoi meurt-on deux fois ? ». Et puis, je suis en train d’écrire deux autres films. L’un se déroule en Inde, avec comme support le Boléro de Ravel, qui est dans le domaine public. L’autre s’intitule La Cage aux oiseaux. Il s’agit d’un long-métrage inspiré de l’histoire vraie d’une personne très proche de moi. C’est un projet au long cours, qui raconte toute sa vie, notamment le traumatisme qu’il a subi à l’âge de cinq ans.

J.S : Il y a beaucoup de projets, oui. On est clairement accro au travail. On adore ça.

Propos recueillis par Dylan Librati

Article associé : la critique du film

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