Kyrylo Zemlyanyi : «  Je peux seulement être moi-même devant la caméra »

Présenté en février à Clermont-Ferrand après avoir fait ses débuts à Venise, le film Unavailable suit le destin de Serhii, un jeune bénévolat qui perd le contact avec sa mère restée en territoire occupé, en Ukraine. Lorsque celle-ci décide finalement de partir, l’espoir renaît brièvement, avant d’être anéanti par la destruction d’un convoi humanitaire en provenance de sa ville natale lors d’un bombardement. Originaire d’Ukraine, le jeune réalisateur de 25 ans Kyrylo Zemlyanyi revient à l’occasion de cet entretien sur son rapport au cinéma, né presque par accident, et sur ce que signifie aujourd’hui faire des films en temps de guerre.

Format Court : Tu viens du sud de l’Ukraine. Quel a été ton parcours avant le cinéma ?

Kyrylo Zemlyanyi : Je viens de Tokmak. Là-bas, il n’y a pas vraiment de cinéma. Le plus proche se trouvait dans la ville de Zaporizhia, et j’y suis allé pour la première fois à 12 ans. Je me souviens avoir vu Noé de Daniel Aronofsky, en 3D. Je me souviens de ma grand-mère avec des lunettes 3D, elle était effrayée par le film. Elle voulait sortir du cinéma mais est restée quand elle a compris que le film n’était pas réel.

Ensuite, je suis parti à Kiev pour étudier l’ingénierie du son, avec l’idée de faire de la musique électronique. À l’université, j’ai commencé à fréquenter la “maison du cinéma”, une sorte de cinémathèque. J’y ai découvert beaucoup de films anciens. C’est là que j’ai compris que je voulais essayer d’en faire moi-même. J’ai tourné mon premier film en 2019, entre ma deuxième et troisième année.

Tu as donc choisi d’être autodidacte ?

K.Z. : Oui. L’enseignement du cinéma dans mon université n’était pas très bon. J’ai appris en regardant énormément de films. C’était presque une obsession : à 17-19 ans, j’essayais de tout voir. Je travaillais aussi comme ingénieur du son dans un festival de courts métrages à Kiev, ce qui m’a permis de voir encore plus de films.

À quel moment as-tu senti que tu avais des histoires à raconter ?

K.Z. : Au début, la question ne se posait pas. J’étais juste curieux. Je donnais des conseils aux autres, alors je me suis demandé si j’étais capable de faire moi-même un film. J’ai essayé, et j’ai aimé ça.

Ton film Unavailable a été tourné en 2024. Dans quel contexte est-il né ?

K.Z. : Le contexte de la guerre est forcément présent, mais je ne voulais pas faire un film directement sur la guerre. L’idée est venue d’images de ma famille. Je voulais comprendre ce qui avait changé entre ces images, ce qui s’était passé entre-temps.

Est-ce que tu ressens une responsabilité en tant que réalisateur ukrainien aujourd’hui ?

K.Z. : Oui, bien sûr. J‘ai une responsabilité parce que je présente mon pays à l’étranger. C’est une forme de diplomatie culturelle. Mais je ne veux pas mentir ou embellir la réalité. Il est important de rester honnête.

Quels ont été les principaux défis du film ?

K.Z. : D’abord l’écriture. C’est difficile de prendre de la distance quand on travaille à partir de sa propre vie. Ensuite, le financement : en Ukraine, tout s’est arrêté. On a dû passer par des coproductions internationales. Il a été financé principalement grâce à des partenaires étrangers : la France, avec notamment France TV et le CNC, puis la Belgique, les Pays-Bas et la Bulgarie. Il n’y a pas d’argent ukrainien dans le film.

Aujourd’hui, est-il encore possible de faire des films en Ukraine ?

K.Z. : C’est très difficile sans financement étranger. Et il y a aussi des contraintes administratives : par exemple, pour voyager à l’étranger, il faut des autorisations, et ce n’est jamais garanti. Parfois, ça n’arrive pas et il faut attendre à la frontière

Comment continues-tu à créer dans ces conditions ?

K.Z. : Je dirais que je n’ai pas beaucoup d’attentes sur mon avenir. Je fais des plans en ayant un an en tête, j’essaie de faire mon mieux mais je sais que tout peut changer. J‘ai 25 ans et j’ai l’obligation d’aller à l’armée. Beaucoup de mes amis, qu’ils soient acteurs ou techniciens, y compris des gens qui ont travaillé sur mon film, ont été mobilisés. Je pense à ça quand je fais un film.

La guerre influence-t-elle la génération de cinéastes à laquelle tu appartiens ?

K.Z. : Oui. Beaucoup de mes amis ont été mobilisés. Certains membres de l’équipe aussi. On ne peut pas ignorer ça. Faire des films, c’est important, mais il y a aussi des questions plus fondamentales, comme défendre son pays.

Tu as aussi joué comme acteur pour un film qui était à la Cinéfondation en 2023,  As it was d’Anastasiia Solonevych et Damian Kocur. Qu’est-ce que cela t’a apporté ?

K.Z. : Anastasiia m’a proposé un petit rôle. C’était une expérience pour comprendre le travail d’acteur et la mise en scène de l’intérieur. Mais je ne me considère pas comme acteur. Je peux seulement être moi-même devant la caméra.

Tu te sens aujourd’hui légitime en tant que réalisateur ?

K.Z. : Pas vraiment. Même maintenant, c’est difficile de me définir ainsi. Parfois, je regarde mon équipe et je me dis que tout ça existe parce que j’ai eu une idée il y a trois ans. C’est étrange. J’ai encore du mal à croire que je suis un réalisateur. J’aime les films et je veux en faire.

Qu’attends-tu des festivals internationaux comme Venise ou Clermont-Ferrand ?

K.Z. : Avant, je venais pour rencontrer des producteurs et développer mes projets. Aujourd’hui, je suis là parce que mon film est sélectionné. Je m’intéresse aux projections, aux discussions… et je regarde des films.

Qu’est-ce qui te touche dans un film ?

K.Z. : Le scénario n’est pas le plus important pour moi. Je ne suis pas un grand amateur de cinéma narratif. Je cherche une sensation. Parfois, je ne comprends pas complètement un film, mais je le ressens à un niveau presque métaphysique. 

Propos recueillis par Katia Bayer

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