Les 20 ans du Labo de Clermont en DVD-Blu-Ray

Depuis déjà vingt ans, le Festival de Clermont-Ferrand propose une sélection éclectique de films expérimentaux. Pour célébrer son vingtième anniversaire, le festival a sorti récemment un DVD Blu-Ray en partenariat avec la société de production et de distribution Autour de Minuit. Y figurent vingt des meilleurs films de ces dernières années pour un contenu de plus de cinq heures rempli de cogitations cérébrales, de casse-têtes poétiques, d’humour déjanté. Parmi eux, des classiques de l’expérimentation : des films d’animation comme A family Portrait de Joseph Pierce ou External World de David O’Reilly ; ou encore de la prise de vue réelle comme Hoppthornet d’Axel Danielson & Maximilien Van Aertryck ou Retour de Pang-Chuan Huang. Les films poussent le spectateur dans ses retranchements et nous invite à nous défaire de nos habituelles appréhensions du réel.

De cet assemblage hétéroclite d’expériences filmiques, jaillit de nouvelles perceptions de notre monde et du cinéma. Les codes sont déconstruits par d’aventureux avant-gardistes qui ne connaissent pas de limites… et vous pouvez maintenant vivre cette expérience cinématographique depuis chez vous, grâce à notre nouveau concours. Format Court vous fait en effet gagner cinq exemplaires du Blu-Ray. Force est de constater qu’il faut de nos jours beaucoup de courage pour éditer un support matériel de contenu audiovisuel. Ces objets de plus en plus rares se font alors de plus en plus précieux. Accompagné d’un livret de 40 pages, où figurent les témoignages de Xavier Fayet ou encore de Kleber Mendonça Filho, et de bonus disponibles en version dématérialisée, ce Blu-Ray est sans aucun doute un bel objet pour découvrir de nombreux films.

Vingt films qui sont autant d’expériences cinématographiques où de drôles de scientifiques manipulent le cinéma dans tous les sens. Au sein de cette compétition, les habituels blouses blanches, lunettes et gants de protection sont troqués contre des outils plus cinématographiques. Le montage, la narration, le genre, et d’autres particularités de l’audiovisuel se font instruments d’expérimentation. Au centre de toutes ces opérations, l’image est analysée sous toutes ses coutures. Dans ce grand labo, on y travaille la matière du film, on la dissèque et la réarrange, on la déconstruit et on la transforme. Ci-suit une sélection non-exhaustive de quelques films du DVD qui expérimentent les variations des formes de l’image.

Le fameux cinéaste avant-gardiste, Peter Tscherkassky, figure en tête de liste de ce Blu-Ray. Son film Instructions for a light and sound machine (Mention spéciale du Jury Labo 2006) est une bonne introduction à la compétition labo. Le réalisateur autrichien applique méthodiquement la déconstruction du cinéma sur le grand classique Le bon la brute et le truand. La pellicule du film se fait matière première que le cinéaste travaille jusqu’à l’abolition de toute construction de sens. Elle est aplatie, déformée, réitérée afin de détruire la grammaire cinématographique comme on la connaît aujourd’hui. Cet artisanat du film, de la pellicule ici, est bien le point commun des films de la compétition labo. Il faut décortiquer les images, inciser le scalpel dans la chair du film et disséquer le corps cinématographique.

Comme les artistes florentins de la fin du XVIIIème siècle ont arraché la peau pour dévoiler les systèmes sanguins, nerfs et organes du corps humain, les cinéastes du labo retournent la membrane du film. Dans le film Petite Anatomie de l’image (Grand Prix Labo 2010), le cinéaste belge Olivier Smolders appose sur les images des corps de cire italiens son propre outil d’analyse, un effet miroir. Le réalisateur habitué du festival crée ainsi une symétrie parfaite qui ajoute à ces corps déshumanisés une nouvelle étrangeté.

Le court-métrage Ghost Cell d’Antoine Delacharlery (Prix du Public Labo 2016) dévoile lui aussi le dessous des images. Sous les êtres et les choses se trouvent des toiles grises qui rappellent les textures d’une animation vidéo inachevée. Notre monde quotidien, rames de métro parisiennes, grandes et petites artères urbaines, foule de piétons, nous apparaît alors comme construit de l’intérieur par un vaste réseau numérique. Sous le bitume, derrière les murs, sous nos visages, derrière chaque mouvement se cache un réseau immense que les images de Ghost Cell révèlent. Ses images, numériques, reproduisent les décors d’une ville mais aussi les cellules humaines qui, dans une respiration commune, font corps. Ils sont réunis par une grande toile… Les images existent aujourd’hui dans un vaste espace numérique que les cinéastes férus de nouvelles expériences aiment arpenter.

Au labo, on joue avec la matérialité de l’image autant qu’avec son immatérialité. Comme nous le prouve le film Green Screen Gringo (Grand Prix labo 2017), il suffit d’un fond vert pour prendre possession d’une image, capturer son essence numérique. Avec humour et poésie, le cinéaste néerlandais Douwe Dijkstra utilise le procédé d’incrustation pour créer un patchwork de scènes urbaines brésiliennes. Il explore ainsi la complexité d’un pays par la superposition d’images et décale le quotidien avec un petit peu d’imagination. Aplaties par le numérique, elles prennent pourtant une nouvelle profondeur grâce à une coexistence déroutante entre elles.

Aujourd’hui, la vidéo est le média le plus répandu et des milliers de contenus sont autant d’objets à se réapproprier. Dans Snap de Felipe Elgueta et Ananké Pereira (Mention spéciale du Jury Labo 2018), des films amateurs sélectionnés sur Snapchat racontent le quotidien d’un adolescent en mal-être social, d’une drag-queen et d’une transgenre au Chili. Par cette utilisation frontale du net found footage, la liquidité des réseaux sociaux s’accorde avec la fluidité des genres et des classes sociales. Quant à Ismaël Joffroy Chandoutis, il utilise dans son film Swatted (prix spécial du jury labo 2019) des images chinées sur internet qu’il mêle à des images déconstruites de jeux vidéo. Montage d’enregistrements audio du 911, vidéos d’internautes et voyages oniriques dans un jeu vidéo, ce court aborde ce phénomène de cyber-harcèlement qu’est le swatting. Des joueurs en live sur différentes plateformes de streaming sont immobilisés par des équipes de SWAT dans leurs appartements : la violence de cette intrusion dans le réel se fait le miroir des scènes des jeux vidéo. En réponse à cette violence, Ismaël Joffroy Chandoutis déconstruit les textures d’un jeu pour créer un monde onirique où des avatars armés jusqu’aux dents flottent dans un décor crépusculaire. Ce jeune réalisateur, étoile montante des festivals de courts, gagne en 2021 le prix des effets spéciaux avec Maalbeek au festival de Clermont-Ferrand. Quant à son film d’école Swatted (le Fresnoy), il a récemment été présélectionné au César 2021.

De Peter Tscherkassky à Ismaël Joffroy Chandoutis, le Blu-Ray fait preuve d’une étonnante diversité des profils cinéastes. C’est là tout l’intérêt de la compétition labo où les réalisateurs les plus traditionnels de l’expérimental côtoient des petits nouveaux, où les films voyagent du Nord-Est de l’Europe à l’Amérique du Sud. Cette compétition, ouverte à tous, a permis et permet encore de découvrir de nouveaux réalisateurs et de nouvelles images.

Agathe Arnaud

Coffret DVD-Blu-Ray : Festival de Clermont-Ferrand, 20ème anniversaire. Films & bonus. Prix : 29€ / frais d’envoi : 4.08€ (France) / 9€ (reste du monde)

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