La Table d’Eugène Boitsov

Le réalisateur ukrainien Eugène Boitsov, auteur du court-métrage « La Table » vient d’obtenir notre Prix Format Court au Festival Premiers Plans d’Angers, dans la catégorie des « Plans animés » grâce à une animation d’excellente qualité, une composition dynamique et un rythme plein d’esprit. Le film sera projeté ce jeudi 9 février 2017 à 20h30 au Studio des Ursulines (Paris, 5ème) à l’occasion de notre nouvelle soirée Format Court, en présence du réalisateur. Une exposition de dessins et croquis préparatoires accompagnera le court-métrage.

Après avoir obtenu un diplôme à la Kharkiv Académie de Culture en Ukraine, Eugène Boitsov a travaillé pendant cinq années comme free-lance avant de s’inscrire à La Poudrière. Dans cette école française de cinéma d’animation, il a réalisé plusieurs court-métrages, tels que « C’est la vie », « Le Roi de la Montagne », « Les Bébêtes » et finalement « La Table ». Ce film de fin d’études de moins de cinq minutes est un court-métrage d’animation inventif mesuré au millimètre.

Le protagoniste, M. Charpentier, dont l’apparence géométrique et délicate est extrêmement liée à la technique précise d’animation de papiers découpés et à une personnalité méticuleuse, est obsédé par un conflit interne, l’oeuvre de sa vie : la création idéale d’un objet, une table, LA table. Apparemment heureux, M. Charpentier souffre toutefois d’un excès de perfectionnisme. En effet, son travail d’artisan est à la fois une source de grande passion et d’angoisse. Il fait de sa vie une oeuvre, sa table est une métaphore de son propre ego et son corps carré correspond aux dimensions de sa fameuse table.

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Dans le film, la création de la table ainsi que d’autres éléments sont influencés par les courants d’avant-garde tels que le suprématisme, le futurisme et même la performance. Sur un fond neutre blanc, des figures géométriques abstraites (réduites à des triangles, des carrés ou des cercles) contrastent avec des éléments plus organiques et naturalistes.

Non seulement, le style graphique s’intègre dans les différents courants de l’art moderne, mais il bénéficie aussi de l’influence orientale, comme par exemple, le jeu chinois « Tangram », casse-tête de sept pièces indépendantes qui peuvent se juxtaposer pour former un grand carré. M. Charpentier est d’ailleurs lui-même un singulier personnage démontable qui se (dé)construit telle une table.

Pour résoudre une imperfection se trouvant sur la surface de la table qui heurte sa sensibilité, M. Charpentier s’immerge dans sa boîte à outils, tel Newt Scamander qui entre dans la valise des créatures dans le film « Les Animaux Fantastiques »  (David Yates, 2016). Une fois à l’intérieur, M. Charpentier se retrouve dans un univers organisé et prévisible, accompagné par la musique parfaite, « Divertimento No 1 K.439: IV Menuetto » de Mozart, où il y a une place pour chaque chose et où chaque chose est à sa place. Un monde intérieur rigoureux et imperturbable, comme une vitrine de papillons disséqués.

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Néanmoins, à la surface, le monde réel perturbe le charpentier. Sa table est utilisée sans permission : d’autres personnes bizarres jouent aux échecs, écrivent ou même dansent sur la musique traditionnelle géorgienne (en opposition à la musique culte de Mozart) en causant la catastrophe in crescendo. L’empreinte des pièces d’échec comme la lampe et les coups, laissent leurs marques sur la table, maintenant presque réduite à son plus maigre élément.

Lorsqu’il perd la capacité de mener à bien la confection de sa table, aveuglé par la colère, le personnage produit accidentellement une sorte de sculpture moderne qui attire l’attention de la presse, en la voyant comme un véritable chef d’œuvre. Le charpentier, qui ne supporte pas cette tension médiatique, retourne dans sa boîte à outils où même la musique de Mozart ne fonctionne plus. Son monde, ses repères ont été brisés et son refuge est la folie (auto-) destructrice : il se métamorphose lui-même en table. C’est comme ça que l’artisan devenu artiste devient aussi objet et oeuvre.

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Ce film ingénieux, graphique et plein d’humour noir explore les limites de l’obsession par la perfection et nous offre une vision particulière de la tension entre vie et oeuvre. Avec un style graphique original, Eugène Boitsov anime des personnages contradictoires et absurdes, en offrant au spectateur une véritable mise en garde. La relation art-artiste, le processus créatif et la réception de l’oeuvre sont autant de sujets remarquables au service ce de film d’école intemporel et impeccable.

Adriana Navarro Álvarez

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